© Sophie Elusse

On dénonce régulièrement dans Grandir Autrement les violences faites aux femmes et aux familles durant la grossesse, l’accouchement et le séjour en maternité. Mais qu’en est-il de la prise en charge de nos aïeux ? Les violences que les femmes et les bébés subissent ne sont-elles pas les mêmes que celles vécues par les personnes âgées en situation de dépendance dans les établissements ?

À la lecture d’un article traitant des violences obstétricales1 paru dans Grandir Autrement en janvier 2018, une lectrice fut interpellée par la similitude entre ce qui était décrit et ce qu’elle avait perçu en tant qu’infirmière auprès des personnes âgées en milieu institutionnel.
Élisa était une jeune infirmière quand elle a commencé à travailler auprès de personnes âgées dépendantes, dans des maisons de retraite aujourd’hui nommées EHPAD2. Elle fut rapidement choquée et déçue, se rendant à l’évidence que la théorie qu’elle avait apprise en formation n’était pas applicable sur le terrain. Cela l’a souvent amenée à faire, à contre-cœur, un certain nombre de choses qu’elle perçut comme violentes et irrespectueuses des personnes et d’elle-même.

Infantilisation, dévalorisation

En maternité, les femmes déplorent souvent de se sentir infantilisées et dévalorisées pendant la grossesse, l’accouchement puis dans les premiers temps avec leur bébé. En ce qui concerne les personnes âgées, il en est de même. Élisa explique : « On les oblige à manger des plats qu’ils n’ont pas choisis et tout est mixé, mélangé par mesure de précaution, souvent ça ne fait pas très envie. Ils ont des horaires très précis pour les repas, qu’ils aient faim ou non, c’est comme ça. Si une personne ne veut pas manger, il n’est pas rare de devoir l’y obliger en lui donnant comme à un bébé, insistant devant tout le monde. Pour les médicaments, c’est pire, on les leur met de force dans la bouche, parfois ils se débattent mais on le fait quand même, c’est notre travail. » Ils ont des horaires aussi pour se lever, pour se coucher, pour se faire laver, ils sont comme des enfants qui n’auraient pas leur mot à dire. « Le plus souvent, on ne leur parle pas comme à des personnes “normales”, on les infantilise, c’est très dévalorisant. » Ces manières d’agir sont insidieuses, ça n’a l’air de rien, c’est banalisé, mais cela les touche profondément au quotidien3. Entre pratique ordinaire et maltraitance de personnes en situation de faiblesse, la frontière est parfois très mince et ce, malgré le bon vouloir du personnel qui ne se rend souvent malheureusement pas compte de l’engrenage.

L’hygiène

La toilette du bébé est aussi tout un programme, en maternité. Il semble souvent que les parents passent pour des incompétents et, là aussi, ils sont infantilisés. Le personnel sous-entend que la toilette est incontournable et même, qu’elle est gage de bonne santé, ce qui est tout à fait discutable. Ces bains sont parfois violents pour les bébés et choquants pour les jeunes parents qui voient leur progéniture tripotée, trimbalée, bousculée par des inconnus, parfois poussant des cris de panique. Durant l’accouchement, les femmes sont parfois en pleine lumière, entourées de nombreux inconnus. Parfois ils rient ou se disputent, ils parlent fort de tout autre chose. Des actes chirurgicaux violents et non sans conséquences sont encore aujourd’hui trop souvent imposés aux femmes : l’épisiotomie, le rasage, le point du mari4, etc. Dans les EPHAD, nos aïeux souffrent souvent aussi d’un manque de considération et de douceur dans ces moments de toilette où leur pudeur est ignorée. Ici aussi, Élisa a beaucoup à dire : « La question de la pudeur avait été abordée pendant ma formation mais, là encore, sur le terrain il en était tout autrement. Les toilettes sont faites à la chaîne et nous n’avons souvent pas le temps de parler avec les personnes. Certaines fois, on parle de tout autre chose avec un collègue qui passe ou un stagiaire. La porte reste parfois ouverte, donnant sur le couloir, à la vue des passants. Personnellement, j’essayais de respecter un maximum ce moment d’intimité mais, prise dans le rythme imposé de la journée, on fait un peu comme on peut. Si une personne ne veut pas être lavée, eh bien on le fait quand même de force. » C’est presque comme s’ils ne s’appartenaient plus, ils sont sous le joug de l’institution. Comme en maternité, de multiples actes sont réalisés sous prétexte de protocole, il n’y a pas, ou peu, de cas par cas, qui permettraient de répondre aux besoins spécifiques de chacun.

Liberté de mouvement

Nombreuses sont les maternités où la femme qui accouche n’est pas libre de ses mouvements, elle ne va pas où elle veut, ne bouge pas comme elle veut, n’a pas le droit de manger, de boire comme elle le souhaiterait et doit souvent faire sortir son bébé avec des poussées dirigées, installée dans une position qu’elle n’a pas choisie et qui peut être contraire à la physiologie et au bon déroulement de ce moment unique et, quoi qu’il en soit, inoubliable. Les personnes âgées ne sont pas maîtresses non plus de leurs mouvements : « Certains ont des barrières à leur lit afin qu’ils ne puissent pas en sortir. Parfois, les portes des secteurs sont fermées à clé toute la journée. » Ils sont alors prisonniers, certains pour des raisons de sécurité mais il y a aussi beaucoup d’abus dus au manque de moyens, la séquestration est alors une facilité. On les oblige souvent à voir des thérapeutes même s’ils ne le souhaitent pas. On les force à boire sous couvert de bien-être mais, une fois de plus, qui sait mieux qu’eux ce qui est préférable pour eux ? L’acharnement thérapeutique est tel que l’on nous pousse (pour ne pas dire on nous force) à vivre toujours plus longtemps et souvent, de fait, en mauvaise santé. En tant qu’art-thérapeute, j’accompagne des personnes âgées depuis quinze ans dans divers contextes. Lors d’un atelier collectif en structure, une infirmière insiste pour qu’une dame faible et fatiguée boive, la menaçant de lui mettre une perfusion si elle refuse. La dame lui répond : « Je n’ai pas envie de boire, je suis d’accord pour mourir, j’ai eu une vie bien remplie avec ses hauts et ses bas et aujourd’hui je me sens bien, je préfère partir maintenant plutôt que d’attendre d’être dépendante et souffrante. » Cette dame a eu une perfusion…

Tout est sous contrôle

Peser le bébé, prendre sa température, noter les heures de tétée, tout est sous contrôle et nos aïeux n’y coupent pas non plus. Ils sont aussi contrôlés sans cesse et sans leur accord. « Parfois on passe très tôt le matin, on fait des prises de sang à des personnes qui ne s’y attendent pas du tout. Sans leur expliquer quoi que ce soit, sans leur demander leur accord, on les réveille avec une seringue, on n’a pas le temps de leur parler. »

Accompagnement global

© Jenny Balmefrézol-Durand

« C’est comme une femme suivie par une sage-femme qui propose un accompagnement global. Elle voit la même personne tout le temps, elles se connaissent, elle se sent en confiance. Alors qu’à la maternité, on ne voit jamais la même personne et c’est très déstabilisant. En maison de retraite ou à l’hôpital en gériatrie, c’est pareil, c’est toujours une personne différente et en plus ces personnes sont débordées et n’ont généralement pas le temps pour les rapports humains. En France, le plus souvent, une infirmière a trente patients à qui elle ne dispense que les soins médicaux, des aides-soignantes ou des auxiliaires de vie s’occupant du reste, alors qu’en Suisse une infirmière a cinq patients et fait tout avec eux. Ce ne sont pas les mêmes rapports et donc pas les mêmes résultats. Chez nous, en tant qu’infirmière, c’est plus de la débrouille que de la satisfaction. Je pense que pour les sages-femmes à l’hôpital, c’est un peu pareil. »

Un système biaisé par l’argent

Ce n’est pas le personnel qui est à mettre en cause en ce qui concerne l’origine de ces violences qui sont banalisées au quotidien mais tout le système qui est à revoir. Il manque toujours de personnel et de moyens financiers. Une grande partie des aidants et des soignants ne sont pas formés à la bienveillance et les attentes des supérieurs et de l’État en matière de rentabilité ne laissent pas assez de place pour de vrais rapports humains et un « prendre soin » en douceur. Il faut toujours aller plus vite, en faire plus, pour toujours moins cher et même si c’est au détriment de la qualité des échanges. Élisa a arrêté de faire ce métier : « Je pense que pour exercer ainsi, il faut se couper de ses émotions sinon on n’y arrive pas. J’avais la sensation de ne pas respecter les gens et de ne pas me respecter, je me faisais souvent violence en en faisant aux autres. » Nous sommes tous différents. Comment faire pour normaliser un quotidien, sans manquer de respect aux individus, sans passer outre les besoins essentiels ? Le manque de personnel et de moyens induit inévitablement une prise en charge négligée, bâclée. Certains et certaines ont tenté de dénoncer les violences faites aux personnes âgées dans les structures mais c’est encore un sujet très marginal et tabou. De plus en plus de personnes et d’associations montrent du doigt les violences obstétricales et cela fait son chemin de manière positive, espérons qu’il va en être de même en ce qui concerne le soin de nos aïeux.


« “Violence obstétricale” : une terminologie nouvelle pour une réalité très ancienne », Grandir Autrement n°68, janvier-février 2018.
2 Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.
3 http://papidoc.chic-cm.fr/15violentinstit.pdf.
4 On appelle « point du mari » une pratique qui consiste, lors de la suture d’un périnée déchiré ou d’une épisiotomie, à effectuer plus de points que nécessaire afin de resserrer le vagin de la femme qui vient d’accoucher et ce, dans le but d’accentuer le plaisir de son compagnon lors des futurs rapports sexuels.

Pour aller plus loin
Fédération ALMA FRANCE : réseau d’écoute téléphonique sur la maltraitance des plus âgés : http://www.agevillage.com/article-6225-1-Eviter-la-maltraitance.html
Réseau Internet Francophone Vieillir en Liberté : promotion de la dignité et des droits de la personne, http://www.rifvel.org/index.php
La Vieillesse maltraitée, deuxième édition, Robert Hugonot, Éditions Dunod (2003).

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