© Motherhood into the Wild - Andréa Malterre

Quelle vaste question ! Je me la suis posée des dizaines de fois avant même d’être maman. Je me la posais en mélangeant le sucre dans mon yaourt nature à l’idée de pouvoir tomber enceinte un jour prochain. Je me la posais en projetant l’avenir sur le visage d’un homme, m’abîmant dans ses yeux en rêvant de mariage à la façon – un peu naïve, je l’admets – d’une princesse de conte pour enfants. Je me la posais en croisant des berceaux au coin d’une rue, en regardant les pubs pour couches et biberons à la télé, en alignant les années d’études et les diplômes sur mon CV.  Je me la posais encore en caressant mon gros ventre secoué de remous intérieurs, preuve s’il en est que je n’allais pas tarder à avoir la réponse.

Dix ans et quatre enfants plus tard, je me la pose encore. J’ai actualisé, bien entendu. Le futur de l’indicatif est devenu un présent de vérité générale, car il me faut bien une généralisation pour ne pas être trop regardante sur mes écarts et mes dérapages. Il n’y a pas de parents parfaits, vous dira-t-on. Alors, dites-moi, faute d’être parfaits, sommes-nous des parents compétents ?
J’estime qu’à me poser cette question, depuis aussi loin que la maternité m’a paru un choix de vie que je souhaitais faire, j’avais déjà parcouru la moitié du chemin. J’ai conscientisé, j’ai cherché des réponses à mes innombrables (et toujours plus nombreuses) questions, j’ai cheminé depuis l’éducation que j’ai reçue jusqu’à l’éducation en constante évolution que je donne. Je n’ai pas fait un bébé « comme ça », sur un coup de tête, sans réaliser, sans comprendre, par accident ou par coup du sort.
Oui, j’y ai mis de la conscience. Et quand j’ai eu mon premier bébé dans les bras, cette conscience s’est faite plus aiguë encore, plus profonde, plus sensible.
Alors pourquoi me traite-t-on, même encore aujourd’hui, en incapable ? En incompétente ? En ahurie inconsciente de ses actes ?

Cette question m’a frappée ce matin, entre deux gorgées de tisane au gingembre. Il ne s’agit pas tant de savoir si oui ou non je suis compétente en tant que parent, mais bien de comprendre pourquoi je suis perpétuellement amenée à en douter ! Parce qu’être sûr.e de soi, cohérent.e avec soi-même et serein.e face au monde, même avec de la bouteille et plusieurs années de pratique, soyons honnêtes, cela relève de l’exploit certains matins ! Et c’est justement l’un de ces matins.
J’ai dans les mains une lettre que la factrice m’a remise en souriant quelques minutes plus tôt. Cette lettre, je l’attendais depuis quelques mois déjà, mais en la touchant du doigt, elle a poussé la porte de nouvelles réflexions qui, bilan établi, me révoltent.

Des incapables, les parents ?

N’avez-vous jamais remarqué, parents, comme nous sommes continuellement des incapables et des dangers publics, pour le monde en général et pour nos enfants en particulier ?
Lorsque l’aventure commence, on ne nous fait pas assez confiance pour envisager qu’on puisse mener une grossesse à bien sans une équipe au grand complet, de la sage-femme à l’anesthésiste en passant par le gynéco, le médecin échographiste, l’ostéopathe, le diététicien, et j’en passe. Il faut du suivi, et régulier je vous prie, à une cadence militaire, pour assurer le bon déroulé de ce que l’espèce humaine faisait pourtant depuis des millénaires sans trop s’interroger.
Quant à accoucher ! La compétence d’un bébé à naître ou d’une maman à accoucher a depuis longtemps cessé d’exister dans l’imaginaire collectif, semblerait-il. Sans un hôpital, une maternité, une batterie de sages-femmes ou une ambulance prête à intervenir, nous tombons dans le cauchemar vivant, la catastrophe imprévisible ; la voisine qui a accouché dans la voiture, on le brandit comme un fait divers qui donne des sueurs froides aux futurs parents.
Puis vient le moment de nourrir le bébé qui, par miracle, a survécu à sa conception et sa naissance. Suis-je une mère assez compétente pour nourrir mon propre enfant ? Cette question, ils y ont répondu pour nous : depuis plusieurs décennies, les industries du lait s’acharnent à nous convaincre qu’un biberon de lait en poudre sera bien plus efficace que nos corps. À en juger par les réflexions qu’on se prend de l’entourage lorsqu’on choisit d’allaiter, force est d’admettre qu’ils ont plutôt bien réussi leur coup !
Et puis, comme rien n’est moins sûr que de confier la croissance d’un bébé à ses parents, vous avez les suivis chez le médecin de famille ou le pédiatre ou encore à la PMI, pour le peser, le mesurer, le vacciner, le contrôler, en somme. Tout est fait pour rentrer dans une logique normative, imposer des standards et mettre la pression aux parents qui auraient, comble de l’horreur, des enfants qui n’y rentrent malheureusement pas. L’individualité équivaut à l’échec, à la non-compétence du parent, à la fragilisation de l’estime de soi de toute la famille.
L’étape d’après, vous entendrez parler de sociabilisation. Ces grands incapables de parents ne sont pas bons à sociabiliser leur enfant. Heureusement, les nounous, les crèches ou les assistantes maternelles le font pour eux. Il est extrêmement important que l’enfant aille vers ces modes de garde si on ne veut pas le voir devenir sauvage, asocial, solitaire et isolé – ce qui tombe plutôt bien, finalement, puisqu’une fois l’enfant placé pour la journée, les parents auront tout le loisir de redevenir rentables et performants pour la société en retournant travailler. Ils ont pensé à tout.
Vous espériez être compétent à choisir, en conscience et de façon informée, le régime alimentaire de votre enfant ? Attendez de vous heurter aux interminables démarches pour lui éviter le repas de la cantine, ou en demander une adaptation. Non, votre enfant mangera comme tout le monde ou bien vous serez pointé du doigt ; car ici ce sont des spécialistes qui ont fait les menus, madame, la viande chaque midi c’est pour sa croissance.

Des parents « extra-terrestres » ?

Mais la plus grande incompétence du parent, le graal de la nullité parmi toutes, c’est l’instruction de l’enfant. Grand manitou de l’univers, merci, car tu as inventé l’école pour nous sauver de nous-mêmes. Et si, par le plus fou des mouvements d’humeur, je choisissais un matin de ne pas les y mettre, de me faire confiance dans ma capacité à leur apprendre des choses, à leur transmettre de quoi réfléchir, observer, analyser, réagir et s’informer, je recevrais une lettre.
Cette lettre que je tiens dans mes mains, et que j’observe en buvant ma tisane. Cette lettre qui dit qu’une inspectrice va venir chez nous pour évaluer mes enfants. Nous vivons dans un pays où on évalue tout, même le bonheur. Quoique, lui, c’est secondaire, finalement.
Soyons clairs, lecteurs : je ne viens pas me plaindre qu’il existe des façons de recevoir de l’aide à toutes les étapes sus-citées de la vie de parents. Avoir un suivi médical lorsqu’on vit une grossesse à risque ou un accouchement compliqué est une chance, toutes les femmes à travers le monde n’y ont pas accès et c’est formidable que ce soit possible. Pouvoir faire garder son enfant parce que la vie l’exige, ou simplement par choix, c’est aussi une chance.
La réflexion que je mène ne vient pas s’attaquer à une situation particulière – la vôtre ou celle de votre cousin ou du voisin d’en face – mais à ce que nous concevons de la parentalité à l’échelle de notre société en général, cette conception qui vient pointer du doigt les parents qui font « différemment » au point qu’ils se surnomment eux-mêmes des « extra-terrestres ». Depuis quand être profondément humains et conscients de cela nous expulserait-il hors de la planète Terre, exactement ?

Il est inscrit dans nos gènes depuis la naissance de l’espèce humaine que nous prenions soin de nos petits d’Homme, que nous les portions, les mettions au monde, les nourrissions, les éduquions, les instruisions, les accompagnions dans ce monde. À un moment dans l’histoire de nos sociétés, il y a eu un dérapage, une fêlure, un couac, et on a arrêté de fonctionner par bon sens pour fonctionner par rentabilité. Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu des circonstances graves pour expliquer cela et je ne dis pas non plus que le progrès n’a pas de bons côtés. Bien sûr que la médecine sauve des vies. Là n’est pas le débat.
La question est : quand cessera-t-on de considérer le parent comme un incompétent notoire qui ne peut rien faire par lui-même ? Quand lui donnera-t-on les moyens matériels d’être le parent que son ou ses enfants méritent, et que probablement, au fond de lui, il souhaite incarner ?
Alors je regarde cette lettre et je pense à vous, lecteurs. À ceux d’entre vous qui ont fait des choix similaires à moi et qui, chaque année, doivent se justifier devant des bureaucrates qui n’ont jamais mené le dixième de nos réflexions ; à ceux d’entre vous qui n’ont pas fait ces choix pour des raisons tout aussi valables ; et j’ai bien eu envie de vous en toucher un mot.
Je suis fatiguée de me sentir jugée, et toujours en mal. Je suis fatiguée d’avoir à justifier des choix qui sont cohérents et conscients. Je suis fatiguée d’être en permanence confrontée à un système qui voudrait faire de mes enfants de bons petits soldats qui rentrent dans le moule, et qui me regarde comme si je n’étais pas légitime à vouloir le meilleur pour eux si ce « meilleur » n’est pas celui que le système a défini pour nous.

© Motherhood into the Wild – Andréa Malterre

Sortir des normes et des carcans pour retrouver ses compétences

Je suis fatiguée et révoltée de constater qu’on veut nous imposer tant de choses mais qu’au milieu de la nuit, quand ton premier bébé pleure sans discontinuer, que tu as peur, que tu es épuisée, que tu désespères, que tu voudrais de l’aide, ne serait-ce que cinq minutes, une minute, trente seconde, à peine, juste ça, il n’y a rien ni personne. Aucun dispositif, aucun service d’urgence, aucune bienveillance. Toi, tu sais, n’est-ce pas ? Ce baby-blues des premiers instants, ces crises de larmes inexplicables qui t’accablent de honte, ces seins douloureux de crevasses, cette colère qui te pousse à hurler sur cet enfant que tu aimes, à lui donner une tape peut-être, aussi, quand tu te fissures et qu’il n’y a rien ni personne. Rien ni personne, sinon toi et ce lion que tu as dans l’estomac, et qui va faire que tu vas te relever.  Sois parent et tais-toi. C’est la société du non-sens, la société de l’abandon du parent qui voudrait crier sa détresse et la société du bâton qui lui tapera dessus s’il ose sortir du carcan qui le rattache aux normes et aux attentes.
Voilà, il faut faire ce qu’on nous dit mais ne surtout rien demander. C’est un système à sens unique. Vous vous seriez enfuis en courant s’il s’était agi d’une relation humaine, n’est-ce pas ? Dans vos relations d’amitié, de travail ou de couple, vous attendez de la réciprocité, a minima. Étrange, donc, que nous n’ayons plus cette attente de la part de notre société. Serait-ce que, depuis longtemps, elle n’a plus visage humain ?
À bien y regarder, ce sentiment d’incompétence remonte à loin ; il est ancré en nous, viscéralement, depuis l’enfance. Je me souviens du jour où j’en ai pris conscience. J’étais en sixième, au collège. Trois ans plus tôt, j’avais tapé à la calculatrice une soustraction à l’envers et, très étonnée, j’avais observée l’écran numérique me donner un résultat négatif. J’avais alors trottiné jusqu’à la maîtresse pour le lui montrer, ce à quoi elle avait nonchalamment répondu que ma calculatrice avait eu un problème et qu’on ne pouvait pas soustraire un nombre plus grand à un plus petit. Non, ça n’existait pas. Ce jour-là en sixième, la prof de maths a annoncé un nouveau chapitre : les nombres relatifs. Et de sa voix calme, sans plus mentir que n’avait semblé le faire la maîtresse de CE2, elle a dit que nous pouvions compter en-dessous de zéro.
Je n’ai pas été tant choquée par l’existence des chiffres négatifs ; j’en avais l’intuition depuis un moment et j’avais réitéré l’expérience de la calculatrice, jusqu’à formuler l’hypothèse plus ou moins consciente que, soit ma calculatrice avait une allergie aux soustractions mal tapées, soit il existait une explication plus complexe. Entendre de la bouche d’un adulte le contraire de ce qu’un autre adulte m’avait dit a réveillé un sentiment de trahison, puis de révolte, et a généré une profonde et intense réflexion. Pourquoi avait-on décidé de ne pas m’en parler plus tôt ? Pourquoi décide-t-on de ce que nous devons savoir et de quand nous devons le savoir ? Pourquoi n’ai-je pas pu avoir ces informations plus tôt ? Qui les boycotte ?
À 10 ans et des poussières, j’ai pris conscience qu’on nous considérait comme des incapables. On ne m’avait pas jugée compétente à comprendre les relatifs avant la sixième, à recevoir une explication vraie à cette erreur de calculatrice. On avait décidé pour moi de mon propre degré de capacité de gestion de l’information.

Mais tu sais quoi ? C’est fini, tu n’as plus à en douter parce que je vais te le dire, moi, depuis ma tasse qui a refroidi à côté de mon clavier. Il n’y a pas au monde de meilleur parent que toi pour ton enfant. Quels que soient tes choix et tes manqués, tu es compétent.e.

 

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