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La vie est faite de découvertes, d’apprentissages, de partages et d’observations. Tantôt apprenti, tantôt apprenant et parfois les deux en même temps, nous avançons sur le chemin de l’existence parsemé de surprises. Apprendre est inhérent au fait de vivre. S’instruire des expériences du quotidien, s’instruire d’autrui est inévitable. Parfois contrôlés, parfois inattendus, les savoirs sont partout et tout le temps. Mais la société a des attentes quant aux connaissances que l’on doit acquérir… Quels sont ces savoirs et qui les choisit ?

Durant la grossesse, le bébé se développe dans le ventre de sa mère sans qu’elle fasse quoi que ce soit pour cela. C’est la nature de la femme, son corps sait ce qu’il doit faire, ce n’est pas intellectuel, ce n’est pas contrôlé, c’est un élan de vie (presque) incontrôlable. Bien heureusement, cela ne s’arrête pas à la vie intra-utérine. Une fois dehors, cet élan continue. Dès la naissance, on explore le monde, faisant quotidiennement de multiples découvertes : motrices, matérielles, sociales et culturelles. Cette forme d’apprentissage est libre, décontractée, autonome, sans directive particulière, ce qui n’empêche pas les jeunes enfants d’acquérir une somme considérable de compétences et de connaissances au cours de leurs premières années. Effectivement, au départ, on n’attend pas grand chose des bébés mis à part qu’ils s’alimentent et qu’ils dorment suffisamment pour être en bonne santé. Puis on n’attend pas non plus qu’à un âge très précis ils se retournent, marchent ou encore qu’ils parlent… On sait qu’a priori, s’il n’y a pas de problème particulier, cela arrivera tôt ou tard.
Alors c’est sans être évalués, sans être notés, sans avoir d’horaires pour le faire qu’ils grandissent, s’épanouissent et apprennent. On constate déjà qu’il y a de grandes diversités de temps en ce qui concerne les acquisitions. Certains enfants marchent à 9 mois et d’autres à 2 ans. Certains parlent à 1 an et d’autres à 3 ans. Quand les enfants grandissent, à l’heure où il semble bon aux adultes qu’ils aillent à l’école, on délaisse l’apprentissage informel. Visiblement, on juge nécessaire de contrôler ce qu’ils doivent apprendre et quand ils doivent l’apprendre. Désormais il leur faudra un maître, un programme, des horaires, des leçons, des contrôles… Mais qui décide cela ? Qui décide du programme et du nombre d’heures pour le réaliser ? Quel est le contenu des manuels scolaires ? Les méthodes d’enseignement traditionnel tiennent-elles compte des dernières découvertes en neurosciences ?

Des têtes bien pleines

Tout au long de notre de vie, chaque jour, nous apprenons et emmagasinons un nombre important de données et d’informations. Mais quelles sont ces données ? Il y a des choses que l’on choisit d’apprendre et d’autres qu’on apprend à notre insu et ce à tout âge. Il y a certaines données que l’on acquiert en étant consentant, même de manière informelle, comme par exemple les paroles d’une chanson que l’on aime, le nom des dinosaures quand cela nous passionne, la langue du pays dans lequel on vit, les prénoms de nos amis… On apprend sans s’en rendre compte, sans faire d’effort particulier. Et il y en a d’autres que l’on a apprises, que l’on sait malgré nous et dont on se serait parfois bien passé : le slogan d’une grande marque de sous vêtements, la vie privée des hommes politiques, le jingle d’une pub, le nom des footballeurs célèbres du moment, la musique de La Reine des neiges1, la liste est sans fin et les enfants ne sont pas épargnés…

Qui suis-je dans tout ça et que dois-je apprendre ?

Entre ce qui est important pour nos parents, pour notre famille, pour notre meilleur ami et ce que l’Éducation nationale veut, entre ce que la société exige et ce qui nous passionne, entre ce qu’il est bon de savoir et ce qu’on apprend malgré nous du matraquage industriel et culturel, il y a de quoi avoir une tête bien pleine voire débordante de choses que l’on n’a pas toujours choisies… Un jour une femme m’a dit : « Durant tout le début de ma vie, des gens ont mis dans ma tête un tas de trucs que je n’avais pas choisis et aujourd’hui je travaille pour désapprendre tout ça afin de découvrir qui je suis. » Apprendre à se connaître ne fait pas partie du programme officiel de l’Éducation nationale et pourtant, savoir qui l’on est et oser l’être est, me semble t-il, important et même primordial pour une vie heureuse et épanouie. Voilà un proverbe chinois qui en dit long : « La réussite, pour certains, consiste à se faire connaître, pour d’autres, il suffit de se connaître ».

Instruction obligatoire

En France, il y a une obligation d’instruction pour les enfants de 3 à 16 ans. L’État parle d’un droit à l’instruction(articles L1112 et L13111 du Code de l’éducation), mais en réalité ce n’est pas un droit, c’est un devoir (article L. 1311 du Code de l’éducation) car même si les enfants ne sont pas scolarisés, ils ont des obligations de résultats en termes d’acquisitions des savoirs. Tous les enfants français vivant en France sont soumis aux savoirs du socle commun de connaissances et de compétences. Soumis veut dire dominé,qui est mis sous l’autorité.Tu es soumis,tu es sous moi. Alors quelle est cette soumission dont l’État de droit nous parle ? D’après l’Éducation nationale : « Le socle commun […] constitue l’ensemble des connaissances, compétences, valeurs et attitudes nécessaires pour réussir sa scolarité, sa vie d’individu et de futur citoyen. » Alors, quelles en sont les composantes ? Le socle commun s’articule en cinq domaines de formation qui doivent être acquis à l’issue de l’instruction obligatoire, aux 16 ans de l’adolescent :

  • «1° Les langages pour penser et communiquer : ce domaine vise l’apprentissage de la langue française, des langues étrangères et, le cas échéant, régionales, des langages scientifiques, des langages informatiques et des médias ainsi que des langages des arts et du corps. »
  • «2° Les méthodes et outils pour apprendre : ce domaine vise un enseignement explicite des moyens d’accès à l’information et à la documentation. »
  • «3° La formation de la personne et du citoyen : ce domaine vise un apprentissage de la vie en société, de l’action collective et de la citoyenneté, par une formation morale et civique respectueuse des choix personnels et des responsabilités individuelles. »
  • «4° Les systèmes naturels et les systèmes techniques : ce domaine est centré sur l’approche scientifique et technique de la Terre et de l’Univers ; il vise à développer la curiosité, le sens de l’observation, la capacité à résoudre des problèmes. »
  • «5° Les représentations du monde et l’activité humaine : ce domaine est consacré à la compréhension des sociétés dans le temps et dans l’espace, à l’interprétation de leurs productions culturelles et à la connaissance du monde social contemporain. »

Pour chacun de ces domaines il existe un programme qui définit comment les enseignants vont apprendre aux enfants et durant quel cycle.

  • Cycle 1 : cycle d’apprentissages premiers (petite, moyenne et grande sections de maternelle).
  • Cycle 2 : cycle des apprentissages fondamentaux (CP, CE1 et CE2).
  • Cycle3:cycle de consolidation (CM1, CM2 et 6e).
  • Cycle 4 : cycle des approfondissements (5e, 4e et 3e).

Subjectivité et changements

Les programmes de l’Éducation nationale sont subjectifs. Ils changent presque chaque année et ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. Les programmes sont aussi politiques et varient avec le gouvernement en place. Il y a donc derrière cela des groupes de personnes, pédagogues de tous bords, qui réfléchissent à ce que les enfants vont apprendre, à quel âge et comment. Il n’est pas toujours facile de connaître leurs réelles motivations car, entre bienveillance et manipulation, les frontières ne sont pas toujours très claires. L’Éducation nationale, donc l’État, décidera de ce que les enfants devront apprendre et savoir. Selon le socle commun, tous les enfants, même ceux qui ne vont pas à l’école, ont l’obligation à 16 ans d’avoir acquis un certain nombre de compétences. À partir de 16 ans, l’adolescent est libéré de cette obligation et pourra alors choisir s’il veut étudier ou pas dans un cadre scolaire. À partir de 6 ans, les élèves des écoles publiques devront apprendre chaque année, chaque trimestre, chaque mois et chaque jour de classe ce que des pédagogues bien-pensants ont décidé pour eux – car bien sûr ils savent mieux que les enfants et que les parents.

Qui sont ces pédagogues ?

La loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École de la République a institué le Conseil supérieur des programmes (CSP). D’après le ministère de l’Éducation nationale « Ce dernier est appelé à donner des avis et formuler des propositions soit à la demande de la Ministre, soit en se saisissant d’une question qui relève de ses compétences. » Le CSP réunit des universitaires, des chercheurs, des spécialistes du système éducatif et des représentants élus de la Nation. Autrement dit, ce sont presque toutes et tous des personnes qui ont passé leur vie à l’école. Cela rend leur regard et leur discours très orienté et même tautologique. C’est un circuit fermé dans lequel circulent des informations qui créent une boucle dans l’acquisition et la transmission des savoirs. Les femmes et les hommes qui réfléchissent aux programmes ont tous réussi dans le système tel qu’il est et le valorisent à leur tour. Même si les programmes varient, il n’y a jamais de grands changements. Les penseurs radicaux et novateurs comme Rudolf Steiner, Alexander Neill, Maria Montessori, Célestin Freinet, Ivan Illitch, Pierre Bourdieu, Jean-Pierre Lepri, Franck Lepage et tant d’autres ne sont pas entendus à leur juste valeur. Il n’y a malheureusement pas de débat social et, une fois de plus, les utilisateurs –les élèves comme leurs familles – sont impuissants face à l’élaboration des programmes qui les concernent. On peut le regretter, les citoyens ne sont pas consultés et les courants de pensée alternatifs ne sont pas ou peu écoutés par les « pédagogues » et politiques du ministère de l’Éducation nationale. On peut prendre connaissance du travail du CSP et connaître les évolutions des programmes, qui sont publics, sur le site officiel education.gouv.fr. On peut également y trouver les noms et professions des chargés de programmes, cycle par cycle. Chacun pourra alors constater qu’ils sont tous des pédagogues, professeurs, enseignants, formateurs et députés et qu’il n’y a pas de neuroscientifique ni de psychologue à l’heure actuelle. Selon le ministère de l’Éducation, « Les personnalités qualifiées sont nommées par le ministre de l’Éducation nationale pour leur excellence dans leur domaine et leur connaissance du système éducatif. »

Existe-t-il des écoles sans programme ?

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Même si ce programme permet aux enseignants un peu de liberté et de créativité, les enfants, on l’a vu, ne décident pas de ce qu’ils veulent apprendre, ni de quand ils vont l’apprendre. À chaque âge correspond une classe et à chaque classe son programme annuel.Ce n’est qu’après avoir traversé toutes ces années de non choix qu’ils pourront enfin choisir un certain nombre d’options au lycée. Cependant on peut se poser la question du bien-fondé de cette manière de faire. Y a t-il des contextes en France où cela se passe autrement ? Les enfants instruits en famille et leurs parents jouissent d’une grande liberté en ce qui concerne les apprentissages, le rythme et la pédagogie. Mais il existe aussi des structures qui laissent les enfants libres de vivre et d’apprendre comme bon leur semble : ce sont les écoles démocratiques2. En France, on compte à ce jour entre quinze et vingt écoles démocratiques, et beaucoup d’autres écoles privées qui ne sont pas sous contrat avec l’Éducation nationale et qui s’en inspirent largement. Ces écoles s’inspirent notamment de l’ouvrage Quelques pensées sur l’éducation3, dans lequel John Locke déclare : « Aucune des choses qu’un enfant doit apprendre ne devrait jamais (leur) lui sembler un fardeau ou (leur) lui être imposée comme une tâche. Toute étude ainsi proposée devient dès lors pénible; l’esprit en éprouve une aversion, fût-elle auparavant objet de plaisir ou d’indifférence.Š» Comme leur nom l’indique, ces écoles s’organisent et orientent leurs enseignements à travers le fondement de la démocratie. Autrement dit, la voix d’un enfant compte et est entendue au même titre que celle d’un adulte. Les jeunes gens sont libres d’exprimer leurs idées et sont encouragés à le faire. Ces écoles s’appuient sur une valeur fondamentaleŠ: la liberté. Laisser les enfants jouer, discuter, rire, réfléchir, découvrir, expérimenter, chercher, s’organiser… en bref, les laisser vivre.
Aucun programme n’est décidé à l’avance par les adultes car les enfants établissent eux-mêmes le déroulement de leurs journées. Dans les écoles démocratiques, tous les enfants sans exception apprennent à lire, écrire et compter et ce bien qu’ils ne reçoivent pas d’enseignement formel de la part d’un pédagogue. Au sein de ces structures, on croit en l’apprentissage naturel et auto-motivé. On fait confiance à la curiosité, à l’enthousiasme, à la passion et aux besoins naturels d’apprendre des enfants. Les adultes qui les accompagnent sont finalement plus des facilitateurs et des accompagnants que des enseignants.

Apprendre partout et tout le temps

Dans l’éducation populaire, les schémas professeurs-élèves n’existent pas. C’est l’éducation du peuple par le peuple. Il n’y a pas un professeur et un élève mais deux personnes qui s’informent mutuellement. C’est une éducation permanente. L’éducation populaire est un courant d’idées qui milite pour une diffusion de la connaissance au plus grand nombre afin de permettre à chacun de s’épanouir et de trouver sa place dans la société. C’est une éducation qui reconnaît à chacun la volonté et la capacité de progresser et de se développer, à tous les âges de la vie. L’éducation populaire n’existe pas «Š en soi Š». C’est un processus qui peut se retrouver en tous lieux, formels ou informels. Cette démarche, telle qu’elle est revendiquée, est politique. La conception du progrès social qui sous-tend cette idée repose sur l’émancipation individuelle et collective. Tout au long de la vie, les individus sont encouragés à développer leur conscience du monde et à s’émanciper des mécanismes de domination. C’est précisément cela l’objectif de l’éducation populaire, promouvoir, en dehors du système d’enseignement traditionnel, une éducation visant au progrès social.

Le champ des possibles

On a pu constater qu’il y a des lieux formels et informels où l’on apprend et où l’on acquiert du savoir. On a vu qu’il y a des savoirs que l’on a choisis et d’autres qui ont été induits en nous, parfois avec force et insistance. La vie nous offre une infinité de données et le champ des possibles est vaste. Il faut par moments aller le chercher, creuser, et parfois juste vivre. On a le droit de faire nos propres choix, même en ce qui concerne les apprentissages. Et malgré la société, la famille, l’État, les médias, les industries, les us et coutumes et bien d’autres paramètres qui orientent (très fortement) nos savoirs, à la question «Šqui décide de ce que l’on doit apprendreŠ?Š», j’ai envie de répondreŠ: nous mêmesŠ!
Sans être dupes des enjeux de manipulation que l’on nous impose, nous avons encore le choix de remplir notre tête de données qui nous concernent, nous nourrissent et nous font grandir en tant qu’individus. Nous sommes aussi capables de démêler le vrai du faux, de percevoir quel savoir nous est utile, de quoi nous avons besoin pour vivre dans le monde, et ainsi avancer sur le chemin de notre bonheur.


1 Long métrage d’animation des studios Disney sorti en 2013.
2Voir l’article «Apprendre par soi-même » dans notre hors-série n°11.

Pour aller plus loin :
Éducation nationale : http://www.education.gouv.fr
Ministère de l’Éducation nationale : http://eduscol.education.fr
École Démocratique : http://www.eudec.fr
Éducation populaire : http://www.education-populaire.fr/definition

 

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