L’âgisme regroupe toutes les formes de discrimination, mépris, ségrégation, manque de respect d’une personne en raison de son âge, qu’il s’agisse d’un bébé, d’un enfant, d’un adolescent ou encore d’une personne d’un âge avancé. Afin de faire évoluer les consciences, de changer les mentalités et de déconstruire les schémas de conditionnements, il est important de commencer par le reconnaître. Cette forme de ségrégation est ancrée dans notre culture depuis si longtemps que le fait même d’en parler et de lui donner un nom est déjà un premier pas vers une évolution de la société. Comment se manifeste-t-il concrètement dans le quotidien, comment le reconnaître et comment pouvons-nous en sortir ? Dans son livre, Elfi Reboulleau nous éclaire et nous invite
à réfléchir et à questionner notre propre rapport à l’âgisme.

Il est vrai que ce terme n’est pas encore démocratisé et que peu de gens l’ont, à ce jour, entendu. Rares sont ceux qui soupçonnent son existence et même sa raison d’être. L’âgisme est ancré dans notre culture bien souvent comme une évidence. Les enfants et les personne âgées sont vus par beaucoup comme des « sous-personnes ». Ils ne produisent pas ou plus de marchandises (bien qu’ils rapportent beaucoup d’argent avec des marchés spécialisés ; les lobbying ne manquent pas l’occasion de se remplir les poches mais c’est un autre sujet). Les enfants sont encore trop peu considérés, écoutés et pris au sérieux d’une manière générale et les personnes âgées sont dévalorisées, discréditées, voire ridiculisées dans bien trop de situations. Si notre époque a du mal à envisager la vie comme sacrée, elle a aussi des difficultés à prendre soin de tous, dans leurs individualités, qu’ils soient riches ou pauvres, jeunes ou âgés, femmes ou hommes, noirs ou blancs, enfants ou adultes, etc. Les « isme » sont nombreux et tous dévastateurs. Bien qu’il ne perde pas de vue la discrimination des personnes âgées, ce livre est majoritairement axé sur la condition des enfants, le monde de l’enfance étant le domaine de recherche de l’autrice.

De chapitre en chapitre

« Histoire d’une domination ordinaire », « Présomption d’inaptitude », « Le savoir absolu de l’adulte », « La possession de l’enfant, » « La responsabilité de la dépendance », « Considération et accompagnement », dans son livre1 l’autrice aborde divers thèmes répondant à la question « Qu’est-ce que l’âgisme ? ». Elle y évoque également les masques bienveillants, la question de l’égalité et de la similarité, les apprentissages libres, le lien entre liberté et responsabilité, l’importance de l’intégrité et les discriminations liées à la vieillesse. Elfi Reboulleau propose dans un dernier chapitre des témoignages multiples, enrichissant alors le sujet de manière concrète et contextuelle. Jeanine a 83 ans et y partage son ressenti : « Depuis que je suis une “personne âgée”, je ne sais pas trop bien quand cela a commencé, je m’aperçois que certaines personnes, dont mes enfants, semblent ne plus prendre réellement mes propos au sérieux. Ils m’écoutent d’une oreille, comme par politesse, mais ne donnent plus (ou moins qu’avant) de crédit à ce que je dis. Je ne comprends pas ce changement d’attitude car pour moi rien n’a changé ! C’est très frustrant. Je suis atteinte de plusieurs troubles de santé et j’observe que plus je suis diminuée physiquement, moins je suis prise au sérieux. C’est la première fois que je peux exprimer clairement ce ressenti, et cela me réjouit car j’ai tendance à me résigner à force de ne pas être entendue. J’invite les lecteurs à faire attention à la façon dont ils considèrent les gens âgés autour d’eux ! » On trouve ici de nombreux témoignages, de personnes d’âges divers et également d’auteurs, penseurs et chercheurs : Thierry Pardo, Peter Gray, Sophie Rabhi-Bouquet, Ramïn Farhangi, Clara Bellar et Mélissa Plavis ont mis leur plume à contribution.

Tous différents, tous respectables

© Nehemie Nelson

L’âgisme ne cherche pas à nier les différences entre les personnes en fonction de leur âge car bien évidement il y en a et nous ne tentons pas de les oublier. Il y a bien sûr des spécificités liées au développement physiologique, physique et psychologique en lien avec l’âge et il est tout à fait primordial de les prendre en compte afin de respecter le plus possible les besoins fondamentaux de chaque individu. Mais ces différences ne peuvent faire valoir le fait de ne pas respecter les droits humains de chaque personne, adulte ou non adulte. Certains comportements d’âgisme ont parfois comme conséquence la privation des droits fondamentaux liés au fait d’être un être humain.

Respect du rythme

Nous vivons dans une société où la rapidité prime sur le bien-être. Et en matière de rapidité, dans ce domaine encore, les personnes âgées et les enfants restent sur la touche car ils ne sont pas compétitifs. La société tout entière et le mode de fonctionnement sur lequel elle se base nous poussent à vivre vite et même très vite. Prendre le temps de vivre une situation lente devient même problématique et nous met souvent mal à l’aise. Nous n’avons pas le temps et c’est montre en main que nos jours sont comptés, mesurés, dans un souci de rentabilité (voire de survie). Les personnes âgées ou les enfants sont souvent malmenés et leur rythme naturel n’est pas respecté car l’allure soutenue et preste des personnes qu’on appelle d’ailleurs « actives » prévaut sur le reste, rentabilité oblige…

Intégrité

Dans le chapitre « L’importance de l’intégrité », l’autrice rappelle que le droit fondamental de ne pas perturber l’intégrité physique et psychique d’une personne contre son gré est admis comme le moindre des respects. Néanmoins, Elfi Reboulleau ne manque pas de nous faire remarquer, par des exemples concrets que nous connaissons tous, avec quelle banalité cette considération est bafouée quand il s’agit d’enfants ou de personnes âgées dépendantes ! Et ces situations récurrentes ont une importance capitale sur le présent et aussi sur le devenir des enfants et des personnes d’âge avancé et par conséquent sur la société tout entière.

Un nouveau regard pour avancer ensemble

« Nous partons de loin : notre héritage commun concernant la discrimination des jeunes personnes est imprégné d’une domination adulte2 qui ignore sa violence et son inutilité. Et c’est ici qu’un point de bascule peut se produire : dans le passage de l’inconscience à la conscience, au stade où, on peut l’espérer, faire semblant d’ignorer une situation devient plus inconfortable qu’accepter de voir évoluer nos représentations. […] C’est une question de société qui ne peut se réduire à une théorie figée : elle est faite de nuances, en progression constante chez chacun d’entre nous et dans nos représentations et usages collectifs, par conséquent. […] Cette prise de conscience au sujet de l’âgisme n’est pas une considération intellectuelle sur un sujet abstrait : elle s’exprime avant tout dans des relations vivantes et quotidiennes entre des êtres humains. » Il ne tient qu’à chacun de nous d’observer et de changer notre rapport à l’autre. Considérer un humain, quel que soit son âge, comme une personne à part entière, unique, sensible et dotée de son libre arbitre, semble la moindre des choses. La domination adulte est la norme actuelle et, bien qu’elle soit structurelle et implicite dans la société, elle n’est pas une fin en soi. Il n’est pas trop tard pour bouleverser nos regards et nos comportements. L’idée de ce livre n’est pas de donner des leçons mais plus largement de venir questionner en chacun de nous cette notion qu’est l’âgisme, dans le but de créer avec ces nouvelles considérations un monde plus équilibré et plus juste où chacun trouvera sa place avec douceur. Que l’on soit néophyte dans le domaine ou que l’on soit déjà renseigné, cet ouvrage enrichira notre regard sur le monde et nous aidera à avancer vers un renouveau de la pensée altruiste.


1 Elfi Reboulleau, Éditions Le Hêtre Myriadis (2019)
2 Voir l’ouvrage d’Yves Bonnardel, La Domination adulte, l’oppression des mineurs, Éditions Le Hêtre Myriadis (2015).

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