© Famille Despontin

Le Nouvel Obs titrait en mai 2014 «Être sage-femme aujourd’hui c’est ‘‘sois belle et tais-toi’’». On peut dès lors se demander comment les sages-femmes perçoivent leur métier. Qui sont-elles, pourquoi avoir choisi une direction plutôt qu’une autre et que font-elle au quotidien, comment perçoivent-elles les changements effectués ou à venir ?

Isabelle Derrendinger, directrice de l’école de sages-femmes de Nantes et membre du Conseil national de l’Ordre des sages-femmes, déclarait en mai dernier sur France 5 que le métier de sage-femme est probablement un des plus beaux métiers du monde. Pourtant, nous voyons régulièrement, et notamment depuis quelques années, des manifestations dans cette profession. Profondément remanié en 2009 avec l’ouverture du métier à des actes jusque-là hors de leur champ d’action, celui-ci évolue. Quelques sages-femmes ont accepté de témoigner de ce qu’est leur métier aujourd’hui. Nous verrons avec Annette ce qu’il fut dans les années passées.

Françoise, sage-femme libérale à Paris

Françoise a commencé sa carrière de sagefemme à 40 ans, ses propres accouchements l’ayant conduite à choisir cette voie. Elle a commencé à travailler dans des hôpitaux publics à but non lucratif. Elle précise que «ce n’était pas ce qui se fait de pire en médicalisation». Après avoir exercé sa profession pendant quatorze ans au sein de ces établissements, elle a choisi de se tourner vers la profession libérale. «Je m’en veux quasiment d’avoir mis si longtemps pour les quitter.» Le déclencheur fut un événement indésirable lors d’une naissance, et Françoise admet aujourd’hui qu’au sein des établissements, elle ne pouvait pas travailler comme elle le souhaitait : «Je n’avais pas compris que si je ne pouvais pas travailler comme je le voulais, c’est que je ne connaissais pas les gens. Les femmes qui venaient, je ne les connaissais pas. Je faisais de mon mieux pour être à leur écoute.» Lors des consultations de suivi de grossesse, «on voit les gens un quart d’heure, on les a peut-être vus avant, mais ça ne s’appelle pas connaître quelqu’un.» Aujourd’hui, en exerçant sa profession dans un cadre libéral, Françoise découvre les personnes qui viennent chez elle au cours des rencontres que sont les consultations. Là où, à l’hôpital, elle recevait les personnes dans un cadre précis en temps limité, avec des actes à mener, aujourd’hui elle «les rencontre pour de vrai.»
Françoise voit aujourd’hui les efforts déployés par les sages-femmes qui œuvrent au sein des établissements hospitaliers pour (re)devenir de vraies sages-femmes et non pas des infirmières obstétricales, «mais il y a tout de même un souci avec le temps accordé aux personnes que l’on soigne. Et donc comme on ne les connaît pas, on est obligé de se contenter d’une connaissance obstétricale avec des protocoles. Et pendant ce temps-là aucune place n’est faite pour prendre le temps d’entendre une dame qui vient et qui a besoin de parler parce qu’il se passe des choses pour elle, dans sa vie.»
Le vrai métier de sage-femme n’est pas juste de prendre la tension, écouter le cœur du bébé, vérifier que celui-ci va bien, mais c’est aussi rencontrer les futurs parents. Françoise explique que le livre Des mots pour le dire1 l’exprime très bien et ce n’est pas valable que dans l’obstétrique, mais dans tout métier de santé : «quand on n’a pas de lieu pour écouter, les gens peuvent pathologiser, ils peuvent souffrir sans qu’on s’en aperçoive […] remplacer le temps accordé à l’humain par du médical, quelque part, ce n’est pas un remplacement juste pour moi.»
Au début de son installation en profession libérale, Françoise avait accès aux plateaux techniques, elle pouvait donc accompagner une naissance soit à domicile soit sur un plateau technique. Ces dernières années toutefois, il fallait «bricoler» pour avoir accès au plateau technique. Bricoler signifie ici que Françoise n’était pas officiellement la personne principale qui accompagnait la naissance, elle secondait donc la référente qui acceptait gentiment de l’avoir en doublon pour que cela reste possible. C’est un choix personnel parce qu’accompagner une naissance qui nécessite de la technique est compliqué pour elle. Elle considère que ce n’est pas une aide pour les gens si elle est supposée assurer la technique. Dès lors que celle-ci se révèle nécessaire, «et parfois il en faut, je ne suis plus du tout à ma place.»
Interpellée sur les difficultés rencontrées par les sages-femmes pour obtenir une assurance, Françoise considère que c’est un parti pris pour empêcher les accouchements à domicile. Selon elle, les médecins, les assureurs, etc., ne comprennent pas que ce sont deux métiers différents, celui de sage-femme libérale et celui de sage-femme en institutions. «Les gens qui ont ou craignent des pathologies ne s’adresseront jamais à nous, ils iront directement à l’hôpital. Je n’ai jamais refusé quelqu’un dont l’histoire était trop pathologique, ces gens savent bien qu’ils ne peuvent pas accoucher à domicile.»
Même imaginer changer le regard qu’a la médecine sur la sage-femme libérale semble compromis. Françoise rappelle qu’en Hollande, où il y a une grande et ancienne tradition de sage-femmerie, les médecins sont peu à peu en train de reprendre la main sur le métier de sage-femme.

Les sages-femmes se spécialisent

Depuis 2009, les sages-femmes ont acquis dans leur champ de compétences la possibilité d’effectuer des actes autres que le suivi de la grossesse et l’accouchement, tels que le suivi gynécologique, la prescription des contraceptifs, les examens gynécologiques de routine et de prévention comme le frottis. Ceci conduit aussi certaines d’entre elles à se spécialiser dans un domaine en particulier. L’accompagnement et la préparation à la naissance en est un, le suivi des femmes tout au long de leur vie en est un autre ou encore la spécialisation sur les soins du périnée, ou sur la prévention des maladies, autant de domaines où elles peuvent exceller. Avoir toutes ces cordes à son arc permet à la sage-femme aujourd’hui de jouer un véritable rôle auprès des femmes. Pourtant, il ne leur est pas toujours facile de tenir leur rôle jusqu’au bout et notamment d’apporter le fruit de leurs expériences et de leurs spécialisations en milieu hospitalier où la très large majorité des femmes effectuent leur suivi de grossesse, leur préparation à la naissance et où elles accouchent. Si on prend le temps de les écouter, les sages-femmes s’impliquent, imaginent des solutions et proposent des idées pour révolutionner leur métier et faire en sorte qu’il demeure le plus beau métier du monde.

Le mot de la fin de Françoise

«Ce que j’ai ressenti en passant de l’hôpital au libéral, c’est surtout la grande liberté que cela me conférait sur le temps que je pouvais accorder pour rencontrer les personnes, pour les écouter et aussi le faire en étant affranchie des contraintes extérieures, comme remplir les papiers, se conformer au protocole, etc. J’étais libre de faire cela ou de ne pas le faire en mon âme et conscience et surtout en accord avec la patiente. Alors qu’à l’hôpital, si la patiente veut faire de telle façon et que je pense qu’elle a raison, mais que Dr Machin pense que non, il faut faire autrement, eh bien on fera autrement selon la décision de Dr Machin. Donc je ne suis pas libre d’aller dans le sens de la femme et de la soutenir. Les hôpitaux se protègent du risque avec des règles rigides, alors qu’en libéral, on se protège du risque en allant raisonnablement dans le sens de la personne. Parce que les femmes n’auront pas des demandes délirantes qui iront spontanément à l’encontre de leur santé ou de celle de leur bébé. Je ne peux pas être sûre de cela, mais je n’ai jamais vu de choses ahurissantes.»

Pauline, sage-femme en milieu hospitalier et en libéral en Belgique

Pauline est sage-femme depuis huit ans dans un hôpital à vocation sociale. Elle décrit son métier selon plusieurs axes :

  • Accueillir les femmes à partir du milieu de leur grossesse lors des consultations urgentes (d’autres sages-femmes font les consultations régulières en cours de grossesse). Il s’agit, lors de ces urgences, de faire le point, voir s’il y a un problème d’ordre médical ou autre et, soit le résoudre, soit faire appel à d’autres personnes, le gynécologue-obstétricien ou une sagefemme libérale pour un accompagnement plus personnel ou encore orienter vers la préparation à la naissance de l’hôpital, un(e) psychologue, un médecin généraliste, etc.
  • Accueillir aussi celles qui ont besoin d’être hospitalisées pendant la grossesse, avec une prise en charge tant médicale que sociale (leur trouver un toit, de quoi les nourrir, des vêtements, voir si les grands peuvent être scolarisés, etc.)
  • Accueillir les femmes qui ont besoin d’être hospitalisées pour une longue durée, mettre en place des choses pour qu’elles se sentent plus à l’aise (soins de relaxation, massages). Dans ce dernier cas, on tisse des liens étroits avec les familles, l’aspect relationnel est très riche.
  • Accueillir en salle d’accouchement, accompagner les femmes pendant tout leur travail et leur accouchement. Les sages-femmes sont une présence auprès d’elles et leur rôle est de faire en sorte que tout puisse se passer dans les meilleures conditions pour tendre vers un accouchement le plus physiologique possible, avec le moins d’interventions possibles et de faire appel au gynécologue si nécessaire puis agir en équipe avec l’entourage de la femme.
  • Gestion du post-partum : les femmes restent entre vingt-quatre et soixante-douze heures, parfois plus pour les femmes ayant eu une césarienne. Il s’agit alors d’accompagner la mise en route de l’allaitement maternel, être près d’elles pour les soutenir dans leur maternité, faciliter leur prise d’autonomie, leur donner confiance en elles et les rassurer, gérer les problèmes sociaux, éventuellement médicaux si besoin.

Pauline exprime les limites du métier exercé dans un cadre hospitalier. «Je me sens libre d’appeler le gynécologue quand j’en ai besoin. Toutefois, certaines conditions et protocoles m’amènent à faire des choses que je pense inutiles voire néfastes.
Nous avons une charge de travail trop importante, je ne peux pas être présente suffisamment avec les parturientes, et cela me conduit à faire certains actes, comme laisser le monitoring en continu. La machine remplace la présence humaine, je ressens cela de plus en plus, cela se renforce.
Par ailleurs, le système hospitalier ne permet pas de connaître vraiment les gens, les dames viennent et ne savent pas qui va les accueillir, on ne connaît rien de leur histoire. Régulièrement, nous sommes confrontées au problème de langue qui crée une barrière à la communication verbale. Je garde un pied dans cet hôpital car j’aime la vocation sociale qu’il porte et la richesse des rencontres que cela génère. Sinon je serais sûrement entièrement en libéral.»
En l’interrogeant sur ce qu’elle pense de la situation des sages-femmes en France, Pauline nous livre qu’elle considère qu’il y a une volonté politique d’interdire l’accouchement à domicile sans l’interdire explicitement. On empêche les sages-femmes de travailler comme elles le souhaitent et les parents n’ont plus le choix et se retrouvent à devoir accoucher à l’hôpital contre leur gré, ou à accoucher sans assistance alors que ce n’était pas leur désir initial.
À l’hôpital, des solutions pourraient être imaginées pour améliorer les choses, Pauline y a déjà réfléchi.: «Si je pouvais changer quelque chose, je proposerais un suivi global mais par petites équipes, une même dame suivie par une équipe de deux ou trois sages-femmes, et l’une d’entre elles serait de garde, chacune à tour de rôle, ainsi elle serait présente à la naissance. L’équipe est importante, parce que nous avons des métiers contraignants où l’on peut travailler les weeks-ends, les soirs ou les nuits. Cela demanderait de repenser totalement le fonctionnement par rapport à ce qu’il est actuellement, tester de nouvelles choses, tâtonner, mais je pense que de réelles améliorations sont envisageables.
J’adore ce que je fais, c’est une place assez privilégiée que celle d’accompagner des familles qui naissent, c’est très fort humainement. Je ne suis pas sûre que je le ferai toute ma vie, car il est épuisant, tant physiquement qu’émotionnellement.»

Annette, sage-femme d’après-guerre

Joelle Terrien raconte l’histoire d’Annette dans son livre Détroit supérieur2.

Annette est née à Belle Île, elle est fille de patron-pêcheur et a fait sa première traversée vers le continent après son certificat d’étude. Rejoignant sa grande sœur sur fond de guerre (1939), «la ‘‘petite’’ ne se lassait pas des discours de la sage-femme [sa sœur]. Elle mettait enfin des mots sur les maux flous qui avaient attiré sa curiosité de jeune fille. De son île natale où la sexualité demeurait un sujet absolument tabou, la jeune femme n’avait retenu que les murmures mystérieux de la vie. Elle pouvait évoquer la grande honte qui l’avait envahie un jour d’école lorsqu’une grande lui avait ri au nez en pointant du doigt le sang qui coulait sur ses mollets.»
Annette entame donc sa formation de sage-femme, encore ignorante de bien des us et coutumes du continent, elle entre dans le vif du sujet, à peine sortie de l’enfance.
La lumière crue de la morgue, un brancard, sur le brancard un corps recouvert d’un drap blanc, le médecin-chef et la maîtresse sage-femme allaient montrer aux étudiantes «le» problème. Le chirurgien découpe le ventre, montre l’utérus, «puis il saisit une sonde et poussant les deux filles qui étaient à sa droite, il l’introduisit dans le sexe du cadavre jusqu’à ce que l’utérus en soit agité. “Voilà ce qu’’elles’ font avec une aiguille à tricoter. Vous voyez ?” […] Annette était sortie de son île depuis un an. Elle découvrait, en entrant dans cette école de médecine, un univers dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence. L’hôpital de 1940 était un microcosme particulier où les futurs médecins, tous d’origine bourgeoise, côtoyaient les indigents et les plus pauvres habitants de la région. Elle n’était ni d’un monde, ni de l’autre, elle avait tout à apprendre.»
On apprend ensuite comment Annette a vécu les profondes mutations du système de santé avec la mise en place longue et laborieuse vers une égalité d’accès aux soins indépendante des ressources financières, comment elle côtoya la mort, comment elle se dirigea vers la capitale avec son diplôme en poche, comment elle se maria à un inconnu trop vite reparti sur le front et fait prisonnier, comment elle vécut une grande histoire d’amour sur fond d’occupation allemande et eut un fils illégitime, comment elle revint sur l’île, comment elle protégea son fils, comment elle fit tourner la maternité, maison de naissance avant l’heure, et bien d’autres choses encore.
Annette a aussi été figurante dans un documentaire, Le Tempestaire3. L’auteure y verra un parallèle entre la montée en puissance de la tempête, des bourrasques de vent et le travail de la femme enceinte. «Une grand-mère, coiffée du traditionnel bonnet blanc, filait la laine avec une dextérité non feinte. Le fil courait, passait directement dans la main d’Annette qui tricotait, tricotait. Le lien passait de femme à femme, impuissantes l’une comme l’autre devant la tempête.»

Pour conclure cette galerie de portraits, reprenons la définition d’une sage-femme idéale selon Michel Odent (qui d’ailleurs s’est posé la question de savoir si nous avions vraiment besoin de sages-femmes le titre en anglais de son ouvrage L’Humanité survivra-t-elle à la médecine? étant Do we need midwifes? paru en français sous un titre différent4). Selon lui, une sage-femme «authentique» n’a pas forcément besoin d’avoir reçu une formation académique, l’expérience aurait beaucoup plus de valeur.; elle doit avoir eu des enfants pour ne pas transmettre la peur de la naissance et donner le sentiment rassurant que tout est normal et elle devrait aussi être une femme plus âgée qui allie bienveillance, savoir et sagesse5.

1 Marie Cardinal, éditions Grasset (1976).

2 Détroit supérieur, D’une rive à l’autre, 50 ans de mises au monde, Éditions l’Instant Présent (2013).

3 http://www.dvdclassik.com/critique/le-tempestaire-epstein

4 https://youtu.be/wv_7SgZjXXM

5 Cette définition de la sage-femme est décrite dans son ouvrage Le Bébé est un mammifère, Éditions l’Instant Présent (2011)

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