© Bernard de Kerdrel

Ronan est boulanger. Mais pas n’importe quel boulanger : son pain est fait au levain, pétri à la main, avec la farine bio produite par la ferme d’à côté, cuit au feu de bois… Il aime partager son savoir-faire et accueille dans son fournil qui veut venir s’essayer à l’alchimie du pain le temps d’une fournée. Ronan est aussi papa de deux enfants, à qui il n’a de cesse de transmettre son militantisme pour un monde meilleur et un mode de vie plus sain, proche de la nature et des autres.

Sur le littoral nord breton, il y a un volatile que l’on ne regarde plus, tellement il fait partie du paysage. Pas besoin d’être un ornithologue averti pour le débusquer, il suffit de lever la tête. En revanche, pour apprécier son élégance, son subtil déhanché, sa trajectoire improbable, ses figures vertigineuses, il faut savoir s’arrêter pour le contempler. Mieux, il faut se mettre à sa place, s’approprier son rôle pour comprendre sa vie de marginal. Pourtant, ici, peu de personnes en font l’effort, prennent le temps ; sa réputation lui colle aux plumes. Il est commun, se nourrit souvent des restes, des poubelles débordantes, il amuse les touristes aux cirés jaunes, son genre n’est pas en danger car il n’a que peu de prédateurs. Sa vie sédentaire fait de lui un oiseau marin sans prestige. Je fais partie de ces gens qui n’avaient pas d’estime pour lui, je le moquais souvent, je jurais contre son impertinence, son manque d’élégance, de grâce, d’aura. Il aura fallu la lecture d’un livre pour que mon regard le transforme en un animal doté d’une puissance surnaturelle, d’une audace incomparable, d’un caractère original, d’un courage inclassable, d’une justesse chirurgicale dans le geste, d’une capacité à dompter les éléments avec virtuosité. Il était devenu à mes yeux un symbole d’outrecuidance. Tant il s’assumait à ne pas faire, ni être comme les autres, je me mis à l’admirer, à l’aimer.

Du goéland au pain : l’anticonformisme comme levain

La lecture de Jonathan Livingston le goéland1 fut une révélation, une illumination, car maintenant, quand je l’observe, je le trouve majestueux lorsqu’il vole et impétueux à terre. Il ne me laisse jamais indifférent. Ce conte est devenu une référence d’anticonformisme. Je vous invite à vous (re)plonger dans la lecture de ce texte insolent.
Aussi, lorsque j’ai commencé mon activité de boulanger bio et qu’il fallut trouver un nom à mon levain, Livingston fut une évidence. Je n’allais pas faire un pain comme les autres, et mon levain allait devenir mon précieux et indéfectible allié pour y parvenir.
Il fallait absolument le présenter, car ce compagnon allait contribuer à l’originalité, à l’identité de mon pain. Mais, seul, il ne pouvait tout faire, je devais lui trouver un four à la hauteur de ses ambitions. Aussi, après quelques mois de recherche, je trouvai la perle rare, celui qui magnifierait son travail. Comme tout boulanger bio qui cuit son pain au four à bois, il ne fallait pas que je me trompe car je savais que notre relation deviendrait intime, chimique, sensorielle, émotionnelle. Sorti d’un univers digne de Jules Verne, avec sa grosse carlingue en fer, Gainsbar (son surnom) me procura beaucoup d’émotions lorsqu’il trouva sa place dans mon fournil.

Le temps des premiers essais fut délicat. Il fallait d’abord trouver un mode opératoire pour l’allumage, car c’est toujours une phase délicate où je n’hésite pas à l’encourager pour l’aider, à lui parler droit dans le foyer ; il y a invariablement une appréhension, une crainte. Mais maintenant, sans coup férir, il démarre, s’enflamme, rougit de plaisir. Il commence par se détendre en dégageant toute son énergie sur son ossature, au point que celle-ci glisse quelques râles de plaisir. Cela me procure toujours une sensation de plénitude, car je me sens en osmose avec lui, c’est la garantie (pas toujours ceci dit) d’une fournée réussie.
Parfois je le prends dans mes bras, lui chuchote de doux remerciements. La relation du boulanger et de son four est très particulière, parfois sexuée comme amant et maîtresse. Je l’aime comme un dompteur est épris de son animal sauvage enfin apaisé.

Ma quête en tant que boulanger est de confectionner à mes clients un pain original, qui me ressemble. Sans Livingston et Gainsbar, tout serait différent. Nous nous sommes trouvés, compris, appréciés. Même si bien d’autres éléments contribuent à l’alchimie si particulière de la boulange, le levain et le four à bois sont les facteurs primordiaux pour faire du bon pain. Grâce à eux, j’ai pu « grandir autrement ».


Jonathan Livingston le goéland, Richard Bach, Éditions Flammarion Jeunesse (2010, première édition 1970).

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.