© Prune Jude

Mon Pouillo, mon Petit Chat, mon Petit Rigolo… À toi mon petit garçon, à qui je dis « chhhhhhhuuuuuut » lorsque pris de passion pour un jeu, je te juge trop bruyant pour ta petite sœur. Tu es un enfant ! N’est-ce pas normal de jouer, rire, crier, danser, chanter, courir ? C’est ce que nous t’avons toujours permis de vivre au maximum. C’est l’une des raisons de notre choix d’instruction en famille. Et du jour au lendemain, je te demande de rester sage comme une image. C’est injuste.

Nous avons souhaité agrandir notre famille pour que tu puisses toi aussi connaître le bonheur d’avoir des frères et sœurs. Mais j’ai du mal à y voir le bonheur. Parfois tu manges seul, tu t’endors seul sans histoire, tu dois parfois tempérer seul tes tristesses, colères, peurs et détresses (pour un instant en tout cas) car je m’occupe de ta sœur. Mais toi ? Oui toi, mon petit garçon, qui s’occupe de toi ? Est-ce ça le bonheur d’être frère ? Perdre sa maman ? Être lancé dans le vide ? Je n’ai plus assez de temps pour toi. Et je suis la première à en souffrir.
Je te regarde jouer et tu me manques. Tu me manques car notre relation d’avant fratrie n’est plus la même. Notre fusion n’est plus la même. J’en souffre tellement, mon Cœur. Je n’arrive pas à me le pardonner.
Je te regarde jouer, et je crois que tu le vis mieux que moi. Tu t’adaptes. Moi, pleine de culpabilité, je pleure au fond de moi. J’ai hâte de te retrouver.
Je te regarde crier, et je ne sais pas quoi faire. Je ne sais même plus d’où vient cette colère. Je ne sais même plus si c’en est.
Je te regarde en détresse et je ne sais plus comment réagir, je ne te comprends plus. Je me sens dépassée.
Les autres te regardent et ne me comprennent pas. « Hugo ne va pas si mal ». Ah bon? Bon bah, si vous le dites… Je me sens perdue, seule et incomprise.

Plus le même

Nous avons arrêté l’IEF1 pensant à ton bien-être (peur de ne pas être assez disponibles, de ne plus pouvoir te donner autant et aussi bien qu’avant) et finalement je n’en suis plus convaincue2. Tu as accumulé tant d’émotions négatives en toi. Je ne sais plus comment t’aider, je ne sais plus par où commencer, quoi dire, quoi faire. Je ne sais même plus quels événements rediscuter avec toi pour dénouer tout ça.
Tu as besoin de moi, et moi je ne sais pas, je ne sais plus. J’ai l’impression d’avoir perdu mon petit garçon rigolo, souriant, positif, joyeux, qui aime tant parler aux gens. Je vois bien que toi-même tu es perdu. Ton comportement me semble brut et maladroit. Tu réagis de manière si inhabituelle aux choses. Tu as l’air de ne plus savoir comment attirer mon attention, comment te comporter avec moi.
Je te regarde jouer avec ta sœur, je te regarde grandir à vitesse grand V.
Non, tu n’es pas malheureux. Un peu paumé parfois mais tu restes mon petit rigolo aimant et dévoué. Tu n’es plus le même, c’est tout. Nous allons nous retrouver.
Ta petite sœur a 6 mois maintenant, elle n’a plus autant besoin de moi. J’ai plus de temps pour toi. J’ai plus de capacités physiques et psychologiques, plus d’énergie. J’ai moins de douleurs suite à l’accouchement et ta sœur peut à présent s’épanouir autrement que dans mes bras jour et nuit.
Nous trouvons chacun nos marques et je me sens moins épuisée, exténuée, lessivée… (oui-oui, ça finit par passer !)
Ta maman revient, mon garçon. Nous avons déjà traversé de grandes difficultés, dans l’amour et la confiance.

Sur la bonne voie

Je réussis petit à petit à me reconnecter à toi. Nous retrouvons notre équilibre. Quelle source d’encouragement lorsque tu me dis le soir, en t’endormant contre moi, « J’aime t’entendre rire Maman », et je me dis que nous sommes sur la bonne voie.
Passer de trois (souvent que tous les deux) à quatre (souvent trois : toi, ta sœur et moi) n’est pas toujours facile mais annonciateur de plein de belles choses. L’arrivée de Petite Graine en plein hiver n’a pas facilité les choses. Un bébé d’hiver ne permet pas de faire de longues balades, jouer avec toi pendant que Bébé dort sur mon dos. La fatigue d’une maman seule une semaine sur deux avec un p’tit bébé (et peu de sommeil. Oui, OK, pas de sommeil), un grand garçon qui a beaucoup d’énergie et besoin d’attention, avec la tristesse d’avoir perdu ma maman pour toujours, les difficultés de l’hiver et son gris qui attriste sont une sacrée épreuve, que je traverse finalement avec confiance.
Mais sache mon fils que malgré mes erreurs, mon amour infini et inconditionnel pour toi reste intact. Mieux encore, il grandit de jour en jour pour ce merveilleux petit être que tu es.
Merci mon fils. Merci mon Cœur d’être celui que tu es. Merci de ne pas m’en vouloir et d’attendre patiemment de retrouver un équilibre. Merci de me pardonner et de rester une bulle d’amour, un vrai rayon de soleil.
Je t’aime mon garçon.
Maman.

Un an plus tard…

Je relis cette lettre plus d’un an après, et me rappelle avec sourire de cette période ô combien douloureuse.
Totalement perdue en pleine tempête, culpabilisant et doutant tant de ma capacité à être une bonne maman. Et pour moi, à ce moment, c’était bien la pire chose qu’il pouvait m’arriver. C’était vraiment une terrible période. Je m’en voulais tellement de ne plus être la mère que j’étais. Mais j’étais finalement à ce moment-là, au vu de la situation, une très bonne maman de deux enfants. Je ne pouvais plus être la même maman car je n’avais plus un enfant, mais deux, et très différents. J’ai finalement su me poser des questions, chercher des solutions, avancer avec mes deux loulous sous le bras afin de franchir les étapes une à une.
Nous nous en sommes sortis et vivons aujourd’hui un fabuleux rêve de rires, découvertes et amour.
J’avais écrit cette lettre, vers les 6 mois de ma fille, tout juste un an après le décès de ma maman (décédée pendant la grossesse de ma petite puce). Mon conjoint est en mer (avec peu voire pas de communications téléphoniques) une semaine sur deux. Je me sentais donc, à cette période, complètement seule et désarmée une semaine sur deux. Et dans les larmes, seule toute une semaine, c’est très long. Nous avions scolarisé notre fils avec une extraordinaire maîtresse depuis huit mois, et je me rendais compte que cela ne lui (ne nous) convenait pas, mais sous une sorte de « pression sociale », je n’osais me le dire clairement et agir au risque de remettre en question ce système.
Les ratures dans la lettre originale en sont la preuve.

Un mois après cette lettre, nous avons repris l’IEF. Ça a été une période de doutes mais aujourd’hui je suis tellement fière et heureuse d’avoir osé le faire.
Nous avons pris le temps de nous connaître dans cette nouvelle dynamique familiale, nous reconnaître, nous comprendre, nous accepter, nous apprivoiser et surtout nous aimer.
L’arrivée d’un autre enfant est à la fois un moment extrêmement joyeux et très compliqué car tout un équilibre familial est à remettre en place. Je ne savais pas à cette époque que beaucoup de femmes pouvaient vivre cette tornade.
À toi qui lis cette lettre et peut-être te reconnais dans ces mots (ou maux), je voudrais te dire avec la plus grande tendresse : « Oui, c’est un sentiment qui peut arriver et arrive souvent d’ailleurs. Presque tabou. ». Et surtout : « Oui, quoi qu’il arrive, on avance. Ça ne dure pas, et tôt ou tard, la tempête s’estompe pour faire place à un incroyable soleil ».
Je finis ce texte avec des images plein la tête, plein le cœur, de la complicité inépuisable de mes deux poussins. Ça en vaut vraiment le coup. Ayons confiance en nous, ayons confiance en eux.


1 Instruction en famille
2 Note de l’autrice : Cette phrase je l’avais rayée dans l’original. On en comprend le pourquoi à la fin du texte.

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