© Prune Jude

Ma petite Maman, comme il est étrange de t’écrire alors que tu n’es plus là… Enfin… Plus là… Physiquement, quoi.

Il y a plus de trois ans, enceinte de mon deuxième enfant, « Petite Graine », j’ai senti une forte envie de te faire part de ma grossesse. C’était peut-être un peu tôt, mais un soir, j’ai eu envie de te le partager. Tu m’avais l’air un peu malade, pas plus, pas moins que d’habitude. En réalité j’en sais trop rien, dès que tu me parlais santé, je n’écoutais plus vraiment, lasse d’écouter ce quotidien ou autre raison refoulée que j’ignore encore.
Un dixième petit-enfant : comme tu étais heureuse. On n’est jamais de trop avec toi : cinq enfants et bientôt dix petits-enfants. Eh beh Madame !
Le lendemain en fin de matinée, « Josette », ma sœur jumelle de quatre ans mon aînée, m’appelle pour me faire part de ton décès. WHAT ??? Incompréhension totale. Tout y passe :
– Je n’ai pas dû comprendre. (Pauvre Josette, je l’ai rappelée pour lui demander de me répéter.)
– C’est une blague ? (Nous étions la veille du 1er avril.)
– Mais comment tu peux me faire ça, Maman ? Pourquoi tu m’abandonnes ? Pas maintenant !
– Dix petits-enfants. Bah voilà je t’ai achevée (tenter l’humour pour reprendre pied.)
– Je t’ai dit « je t’aime » hier au téléphone ? (Cette question m’a longtemps obsédée).

Les adieux

Bon, eh bien maintenant nous allons devoir nous occuper de ton corps, de ton enterrement, de ta maison, alors que franchement, là, maintenant, je n’ai qu’une envie : me blottir dans tes bras et oublier tout ça.
J’ai d’ailleurs mis un certain temps avant de décoller de ma Bretagne pour venir affronter la dure réalité sur ma terre natale. Heureusement, la pression de mes chères sœurs a eu raison de moi et m’a permis d’aller de l’avant.
C’est très paradoxal ce moment de la vie. À la fois il est hyper pesant, difficile et injuste de devoir accomplir tant de formalités administratives dans un tel moment, autant c’est ce qui m’a permis d’avancer et de ne pas trop sombrer.
La première étape fut de décider si j’irais te voir une dernière fois ou non. Eh beh non ! Oh hé, voir un mort ? Mais ça va pas ? Puis finalement, si… Merci qui ? Merci Dame Josette ! Encore elle et son doux coup de pied aux fesses.
« C’est pas un mort ! C’est Maman ! ». Oui, pas faux ! « Puis je suis là, avec toi, ma petite sœur. »
Nous rentrons, et voilà Josette qui te lance un doux « Bonjour Maman. Je suis avec Prune ».
Le ton est lancé, on reste fidèles à nous-mêmes. C’était dur au début puis finalement on s’est comportées comme à l’habitude : rires, chants, danses et âmes d’enfants. Ne te méprends pas ma petite Maman, tu nous connais, quand on vivait que toutes les trois à la maison, nous passions notre temps à te faire sourire. C’était finalement une manière de vivre un dernier moment auprès de toi, comme si la triste réalité n’était plus vraiment là.

Ce fut finalement une très bonne idée que de venir te voir une dernière fois. Ce jour-là, j’ai posé ma main sur mon ventre et ai dit à ma Petite Graine : « On est avec Mamichat, ce sera la première et dernière fois pour toi. » À ce moment, j’ai senti ma Petite Graine bouger pour la première fois. C’était beau. Finalement aujourd’hui, dans ce dur moment qui est de perdre sa maman, je n’en retiens que le beau. Et il y en a eu du beau, Maman, je peux te le dire.
Tu as eu, rien que pour toi, des dessins à gogo dans ta grosse boîte (cercueil), un défilé à la bougie de tous tes petits-enfants autour de celle-ci, une cérémonie pleine d’amour à l’église entourée de tes sœurs malgré les désaccords, et de nos amis, une cérémonie pleine d’amour au crématorium, et une autre pleine d’amour aussi au cimetière. Tous tes enfants ont participé, fidèles à qui ils étaient pour toi et te rendant hommage dans un dernier « je t’aime ».
Je vais te parler de la dernière cérémonie. Car c’est durant celle-ci que je t’ai crié mon amour.
Une fois tes cendres dans cette petite boîte noire (tu étais devenue si petite et si légère !), nous t’avons blottie dans nos bras les uns après les autres.
Puis je t’ai portée contre mon cœur une dernière fois. Là, devant la tombe de ta maman, j’ai dit deux-trois mots dont je ne me souviens plus. Avec une timide poésie, j’ai déposé ta petite boîte sur la terre de Mamie et j’y ai versé dessus : de l’eau de mer, du sable de la plage, le vent chantant de ma Bretagne et un coquillage pour chacun de tes enfants. Nous y avons déposé également une rose pour chacun de tes petits-enfants.
Voilà Maman, on était tous là, peu importe la distance et les ressentis. Tu as été incinérée comme tu le souhaitais. Déposée auprès de ta maman comme tu n’osais l’espérer. Et à défaut d’être allée voir la mer, celle-ci est venue à toi.
Tu as eu une douce mort, rien à voir avec tout ce que tu redoutais. Tu étais accompagnée dans l’ambulance, c’est arrivé d’un coup sans que tu ne t’en rendes vraiment compte. Oui, ce fut un choc pour nous, mais au final, pour toi c’est ce qu’il y avait de mieux.
Au revoir ma petite Maman.

La Maman d’après

Au revoir ? Eh bien justement, NON ! Du tout ! Il y a eu la Maman de mon enfance, celle de mon adolescence, celle de ma vie d’adulte et ma Maman après sa mort. Et avec celle-ci, ça décoiffe émotion­nellement.
Pour que tu comprennes bien, je vais te faire un petit récapitulatif. Petite, j’étais la petite dernière collée à sa petite Maman d’amour. Adolescente, nous ne vivions plus que toutes les deux. À cette période, j’ai réalisé que tu n’étais pas la petite Maman que j’imaginais. Ta santé et tes blessures psychologiques m’ont beaucoup impactée. Je vivais une sorte de maternage envers toi, mais aussi de rejet. Puis quand j’ai eu mon bac, je suis partie. Voilà ! Je suis partie et je ne voulais plus revenir. Pas de demi-mesure. Pour pouvoir m’envoler, il fallait que j’avance et que je ne me retourne pas. Alors voilà, j’ai commencé ma vie d’adulte loin de toi, en te voyant peu et t’appelant peu. C’était une manière de me protéger, de me construire. Ce n’était pas un manque d’amour ou de respect. D’ailleurs ô combien de fois je t’ai dit et montré mon amour. Ce n’était pas contre toi, mais pour moi. Et je crois que dans ton infini amour, d’une certaine manière, tu le comprenais. C’est un peu ça être maman… Ça me rappelle les paroles de Servane « C’est ça être maman, tout donner à ses enfants pour qu’un jour, ils puissent s’envoler… Loin de nous. »

Et puis il y a la Maman après ta mort. Quelle chipie que tu es, tu ne m’en avais pas parlé de ton vivant. Pourtant tu sais ce que c’est que de perdre sa maman en étant enceinte (de moi d’ailleurs). À ton décès, je n’ai cessé de me dire : « Je n’ai pas eu le temps de lui demander : comment on vit sans sa maman ? » Au bout de quelques mois, j’ai fini par me dire « En fait, on apprend à vivre sans. » Puis finalement les années passant, je pense qu’on apprend à vivre AVEC. Avec cette nouvelle maman.
Avec cette maman que l’on espère ressentir en fêtant joyeusement El dia de los muertos. Dans une chaleureuse fête pleine d’amour durant laquelle nous organisons tout un espace dédié à ta personne en jouant le jeu d’inviter ton âme à venir nous rendre visite en cette date unique.
Avec cette maman qui nous a permis de créer notre propre fête de l’amour en famille avec mes enfants. Cette fête durant laquelle nous nous concentrons sur l’attention à l’autre, en la date de ton anniversaire.
Avec cette maman que je comprends à présent lorsque, prise de maux de dos et de fatigue, j’ai les mêmes comportements que tu avais, qui me gênaient à l’époque.
Avec cette maman qui, je le réalise de plus en plus, m’a tant enseigné rien que par sa présence. Il y a ce que tu as voulu m’enseigner consciemment. Et il y a tout ce qui s’est ancré en moi en t’observant vivre, agir et interagir. En vivant tout simplement auprès de toi. Et pour cela, je te remercie. Tu m’as tant appris et ça m’a permis d’oser avoir la vie que j’ai aujourd’hui.

Les heures, les jours, les semaines et peut-être même les mois qui ont suivi ton « départ », je t’ai appelée pudiquement sur ton téléphone. J’avais tellement peur d’oublier ta voix. Je tombais inlassablement sur ton répondeur (et pour cause) : « Je ne suis pas disponible pour le moment, je vous contacterai dès que possible. »
Petite, je te demandais ce qu’il y avait après la mort, et tu m’aidais à trouver ma propre réponse.
Tu sais quoi Maman ? J’ai ma réponse : après la mort, ça continue.
Tu vois, une maman c’est pour toujours. Au-delà de la vie et de la mort. Je t’aime ma petite Maman.

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