© Sophie Elusse

Avez-vous remarqué comme le fait de devenir parent semble donner irrémédiablement un coup d’accélérateur à notre vie et modifier notre perception du temps ? Tout en nous obligeant à nous adapter au rythme, ou plutôt au non-rythme d’un tout-petit, donc, inévitablement, à ralentir. Cette ambivalence n’est certes pas pour nous faciliter la tâche ; elle requiert une souplesse et des capacités d’adaptation inédites. Mais elle est aussi une opportunité rêvée de s’exercer au lâcher-prise, dont on se rend compte assez vite qu’il est absolument indispensable quand on devient parent, et qui nous sera en outre bien utile dans de nombreux domaines.

Dans une société du « tout, tout de suite », dans laquelle il ne doit y avoir aucun temps mort, cela semble relever du défi que d’adopter un mode de vie slow. Et cela l’est, indiscutablement. Les raisons qui peuvent nous y amener sont multiples. Nous nous intéresserons ici particulièrement au sujet de prédilection de notre magazine : la parentalité.
Mais de quoi parle-t-on exactement quand on évoque la slow life, que l’on peut également trouver sous le terme de slow attitude ? L’idée est de tendre vers un ralentissement de notre rythme de vie, en faisant fi des pressions sociétales et en (ré)apprenant à apprécier les choses simples. Cette idée d’une transition culturelle vers l’adoucissement de nos contraintes touche de nombreux domaines, de l’alimentation au tourisme, en passant par les déplacements, l’économie, la communication, l’éducation, le sexe, la consommation… Bref, toutes les sphères de notre vie !

Historiquement, on peut attribuer la naissance du mouvement Slow à Carlo Petrini, journaliste, sociologue et critique gastronomique italien, qui en fut le pionnier en protestant contre l’ouverture d’un McDonald’s sur la piazza di Spagna, une des principales places touristiques de Rome, en 1986.
Depuis, le mouvement s’est propagé et l’on peut trouver une littérature assez abondante sur le sujet, dont les livres de Carl Honoré1. Cet auteur et journaliste canadien raconte comment il a pris conscience de l’absurdité de cette course effrenée à laquelle se résument bien souvent nos vies sur-remplies et sur-stimulées, alors qu’il s’apprêtait à acheter pour ses enfants des livres à lire en une minute. On lui attribue d’ailleurs la paternité de ce que l’on nomme désormais le slow parenting, ou le ralentissement en famille. Cette approche, issue du mouvement Slow, consiste, pour les parents, à moins organiser et à moins planifier afin de laisser aux enfants la possibilité d’explorer le monde selon leurs envies et à leur rythme, l’idée sous-jacente étant, aussi, que cela nous permette de passer davantage de temps ensemble, parents et enfants.

Du slow parenting vers la slow life

Mais comment devenir des « slow parents », alors que nous venons déjà difficilement à bout des nombreux impératifs d’une vie familiale forcément bien remplie ? Peut-être, d’abord, en commençant par s’écouter, de la même manière que l’on se met à l’écoute des besoins de son enfant en faisant le choix d’un maternage dit proximal.
Devenir parent représente un tel bouleversement que celui-ci s’accompagne nécessairement d’un certain nombre de changements, de remises en question et d’adaptations. C’est pourquoi la parentalité représente un formidable tremplin vers la slow life, même si, ainsi qu’en témoigne Sonia, le paradoxe du temps qui s’arrête et de celui qui s’accélère ne rend pas l’entreprise aisée. « Je me souviens de la sensation que j’ai éprouvée dès les premiers jours qui ont suivi la naissance de mon fils. Outre la conscience aigüe et nouvelle de la responsabilité qui m’incombait désormais, j’ai ressenti de manière très intense l’accélération du temps : c’était comme si j’avais mis le pied dans un engrenage et qu’il m’était impossible de revenir en arrière. Les minutes, les heures, puis les jours – et ensuite les semaines et les mois ! – se succédaient, me donnant presque le tournis tant j’avais l’impression de n’avoir absolument aucun pouvoir sur leur enchaînement. En réalité, je n’en ai jamais eu, bien sûr, même auparavant. Mais, avant de devenir maman, j’avais le sentiment de pouvoir décider de ralentir ou d’accélérer, selon les périodes, mes envies et mes besoins – ou la nécessité. Là je n’avais définitivement plus aucune prise sur cet aspect de la réalité. C’était vertigineux. Et puis, a contrario, il y avait plein de moments où le temps semblait comme suspendu, ralenti, mais de manière totalement aléatoire – de mon point de vue en tout cas ! – et surtout, sans que je puisse là non plus en décider de quelque manière que ce soit. Je pense notamment aux longues heures passées à allaiter mon bébé, qui m’ont finalement appris à “ne rien faire” et à l’apprécier ! Mais cela, aussi, a pris du temps. »
Cette maman n’exprime-t-elle pas merveilleusement bien ce que tout parent a, à un moment donné (et même plusieurs !), éprouvé ? Cette sensation vertigineuse face à la perspective du temps qui défile, cette perte de contrôle et, à la fois, ce temps suspendu nous obligeant à ralentir et à nous arrêter. Apprivoiser ces nouvelles sensations, accepter la perte de nos anciens repères, réinventer un quotidien bouleversé : tout cela demande du temps !

Qu’à cela ne tienne : saisissons cette occasion pour apprendre à ralentir, à apprécier le moment présent, à vivre intensément chaque instant, sans nous préoccuper ni du linge qui déborde de la panière, ni des bons petits plats que nous rêvons de pouvoir préparer, ni des papiers attendant d’être classés. Là, tout de suite, notre bébé a un besoin intense de proximité, de câlins, de succion. Offrons-le lui sans culpabiliser en pensant aux tâches qui s’accumulent ou à notre to-do list qui s’allonge, soyons heureuse de profiter de ce moment en tête-à-tête avec notre enfant, remplissons nos réservoirs affectifs, profitons-en pour nous détendre, nous reposer et même, pourquoi pas, dormir un peu si cela est possible : ce sera toujours ça de pris sur nos nuits en dents de scie ! Réjouissons-nous de ce petit moment de calme et de félicité. La machine pourra être remplie et déclenchée plus tard dans la journée, les lasagnes aux petits légumes et au coulis de tomates fraîches remplacées par une assiette de pâtes simplement agrémentées d’un filet d’huile d’olive, de quelques quartiers de tomates et d’un peu de parmesan râpé, et les papiers triés quand notre cher et tendre sera rentré et pourra prendre le relais auprès de Bébé.

Prendre le temps d’observer

© Anaïs Tamen

Prendre le temps d’être les parents que nous souhaitons être pour nos enfants signifie que nous nous octroyons du temps : du temps pour écouter nos ressentis, du temps pour réfléchir à ce que nous voulons (et à ce que nous ne voulons pas), du temps pour rechercher les informations qui nous seront utiles, mais aussi du temps pour observer nos enfants. En effet, seule une observation attentive et une écoute sans attentes ni jugement nous permettront de répondre au mieux à leurs besoins, et ainsi, de leur offrir l’opportunité d’être eux-mêmes en leur laissant le temps d’avancer à leur rythme.
Ainsi, prendre le temps d’observer nos enfants nous révèle une foule de détails et d’informations sur eux, comme ce qu’ils aiment, ce qui les attire ou, au contraire, ce qui leur déplaît. Cela est d’autant plus frappant dans une fratrie où l’on voit nettement comme la personnalité de chacun est différente et que ce n’est pas parce qu’un tel a adoré les jeux de construction à tel âge que son frère manifestera le même engouement pour cette activité au même âge. Cela nous permet de proposer des activités qui vont répondre à un besoin, à un intérêt manifeste, plutôt que de simplement mettre à disposition des jeux parce qu’ils sont recommandés pour les enfants de cet âge. Bien sûr, cela demande du temps : celui d’observer, puis de chercher ce qui pourrait répondre à un désir identifié. Mais quel bonheur et quelle satisfaction de voir son enfant pleinement comblé par l’activité qu’il aura choisie ! Et quel plaisir de pouvoir l’accompagner dans toutes ces découvertes !

Prendre le temps de s’écouter

Nous sommes le premier modèle dont nos enfants s’imprègnent, alors soyons les premiers à leur montrer le chemin. Si nous ne faisons rien pour arrêter de subir le rythme infernal d’une société qui va toujours plus vite, qui nous oblige à maintenir la cadence, y compris dans notre sphère familiale, quel modèle leur transmettons-nous ? Quelle société vont-ils pouvoir construire demain ?
En montrant à notre enfant que nous savons être à l’écoute de notre corps et de ses besoins, nous lui apprenons à faire de même. Pour reprendre l’exemple de tout à l’heure, lorsque nous acceptons de lâcher prise et de mettre de côté tout ce que nous avons à faire pour simplement nous poser avec notre bébé, nous nous adaptons à son besoin à lui. Mais, ce faisant, nous réalisons bien souvent que nous répondons également à notre propre besoin de détente. Car oui, notre corps aussi manifeste des signes de fatigue, des tensions, mais nous avons si souvent tendance à les occulter… Et voilà qu’en nous mettant à l’écoute de notre bébé, nous nous faisons aussi du bien !
Plus tard, lorsque l’enfant grandit, ce peut être à notre tour de lui montrer – ou de lui rappeler – qu’il est important d’être à l’écoute de son corps et de ses besoins, ce d’autant que le message véhiculé par la société est plutôt à l’opposé.
Pascale, maman de trois enfants, en fait souvent l’expérience : « Lorsque je sens que je suis à bout de patience, que j’ai besoin de faire une pause si je veux continuer à pouvoir être la maman bienveillante que je m’efforce d’être au quotidien, j’explique à mes enfants que je me sens fatiguée et que j’ai envie de m’allonger un petit moment. Je ne m’isole pas forcément pour le faire, je peux très bien m’étendre sur le tapis du salon, où nous nous trouvons à ce moment-là tous ensemble. Simplement je leur explique ce que je ressens, ce que j’imagine pouvoir faire pour y répondre, et je le fais. Parfois, je continue à jouer avec eux ou à leur lire l’histoire que j’avais commencée, en étant simplement allongée, eux assis, allongés autour de moi, ou sur moi. Parfois, je fais quelques respirations abdominales pour me détendre et je les invite à m’imiter si ils le souhaitent. J’apprécie énormément ces petits moments de pause que je vis avec mes enfants et j’aspire à leur transmettre cela aussi : l’importance d’être à l’écoute de son corps et des messages qu’il nous envoie, et trouver des petits trucs à mettre en place pour y répondre. Je vois d’ailleurs de plus en plus souvent qu’ils le font eux-mêmes spontanément lorsqu’ils en éprouvent le besoin. C’est devenu comme un réflexe chez eux ! Je suis fière de leur avoir transmis ça. »

S’il est vrai que le temps de la parentalité est souvent celui de la remise en question, de l’effondrement de nos repères et de nos certitudes, c’est aussi celui de l’apprentissage, émerveillé et continu, de la vie et de sa richesse infinie. Et si prendre le temps d’être parents, c’était tout simplement laisser aux enfants le temps d’être des enfants ?


Il a notamment écrit Éloge de la lenteur, Et si vous ralentissiez ?, Éditions Marabout (2013).

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