“Récompenser ou pas les enfants ?” Replay octobre 2018 du webinaire grandir autrement en partenariat avec Eparentalite.

Lorsque l’on cherche à faire avancer un âne, on utilise la méthode de la carotte et du bâton. C’est une manière d’exercer un contrôle sur lui, de l’amener à faire ce que l’on désire. On ne se demande pas si c’est ce dont il a envie, on exerce simplement un contrôle extérieur. Bien des méthodes éducatives reprennent ce principe, celui de la carotte et du bâton, remplacés face à nos enfants par des récompenses et des punitions. Cela peut éventuellement fonctionner à court terme, mais il est intéressant de s’interroger également sur les effets à long terme d’une telle méthode.

Marshall Rosenberg, quand il parle de punition2, écrit que, d’après son expérience, ce qui convainc les parents de l’inutilité de cette méthode est de se poser les deux questions suivantes : « En quoi voudrais-je que mon enfant change de comportement ? » et « Quelle motivation voudrais-je qu’il ait pour faire ce que je lui demande ? ». C’est en général la réponse à cette deuxième question qui encourage le parent à trouver une autre méthode. On pourrait appliquer ces mêmes questions au cas de la récompense. En effet, lorsque nous offrons une pièce à notre enfant pour vider le lave-vaisselle, désirons-nous vraiment qu’il vide le lave-vaisselle pour gagner cette pièce, ou voudrions-nous en fait qu’il vide le lave-vaisselle parce qu’il trouve normal de contribuer à la vie familiale ?

Le message derrière la récompense

En réalité, si nous parlons de récompense à l’enfant, c’est que nous pensons qu’il a besoin d’une motivation extérieure pour avoir envie d’agir. C’est évident. Seulement voilà : c’est évident pour lui aussi. Donc, en lui faisant miroiter la future récompense, nous lui passons implicitement mais clairement le message suivant : « Je ne crois pas une minute que tu feras ce que je te demande si je ne te soudoie pas… » Voilà un message fort, qui ne contribuera probablement pas à son estime de lui-même… Un enfant grandit et progresse quand on croit en lui, notre récompense est donc en fait contre-productive. Nous ne cherchons en aucun cas à développer chez l’enfant une motivation intrinsèque, mais bien à rétribuer le résultat de ce que nous lui imposons. Que se passera-t-il lorsque la récompense aura perdu son attrait ? Faudra-t-il la faire grandir ? Probablement… Et si nous ne sommes plus là pour la donner, notre enfant aura-t-il envie de continuer ? Certainement pas ! D’abord parce qu’il « sait », grâce à nous, qu’il n’en est pas capable, ensuite parce qu’il n’y verrait plus d’intérêt : qu’y gagnerait-il ?

Quand la récompense prend le pas sur l’envie

En réalité, plus nous offrons de motivation extérieure à l’enfant, plus sa motivation intérieure baisse. Ou, pour reprendre les mots de Céline Alvarez3 : « La motivation exogène va venir court-circuiter la motivation endogène. »
C’est l’effet de sur-justication (overjustification) mis en évidence par Mark Lepper, psychologue à Stanford. L’une de ses premières études4 consistait en effet à demander à deux groupes d’enfants de maternelle de dessiner. À l’un des groupes, il était promis des médailles pour leurs dessins, à l’autre non. Lorsque l’équipe revient observer les enfants, quelques semaines plus tard, les enfants du groupe qui s’était vu offrir les médailles dessinent beaucoup moins : ils n’en voient plus l’intérêt lorsqu’ils ne sont plus récompensés… De plus, la qualité de leurs dessins décroît également. En substance, le raisonnement inconscient de l’enfant (ou de l’adulte) est : « Si l’on me récompense pour cet acte, c’est que je n’ai pas de raison d’aimer le faire si je ne suis pas récompensé, donc je ne l’aime pas. »
L’enfant perd alors son plaisir. On pourrait penser, dans ces conditions, que le système de récompense marche mieux pour une activité qui ne plaît initialement pas à l’enfant. Nul risque alors de déplacer sa motivation, inexistante dès le départ. Et pourtant… Les expériences menées en ce sens prouvent que cela n’est pas non plus une solution. En réalité, l’absence de motivation externe encourage toujours à mieux rechercher une motivation interne, même lorsque celle-ci n’est pas évidente au premier abord.
Si nous comprenons ce principe, nous comprenons que nous ne devons pas payer nos enfants pour leurs notes (que ce soit en argent ou en cadeau) ! Non seulement parce que nous ne pourrons vraisemblablement pas tenir la longueur – car la récompense doit augmenter pour garder son attrait ; mais surtout parce que nous leur enseignerions que la seule raison pour eux d’obtenir de bonnes notes est de gagner la récompense. L’apprentissage en lui-même perd son sens, et surtout son intérêt…

Quelles alternatives ?

Encore une fois, la clé réside dans la motivation intrinsèque. C’est celle-ci qu’il s’agit d’encourager. Et pour cela, essayons de mieux comprendre ce qui peut motiver nos enfants. Selon Adler, psychologue autrichien dont les principes sont à la base de la discipline positive5, « Tout être humain a deux besoins essentiels : le besoin d’appartenance et le besoin d’importance. »
Reprenons alors le cas du lave-vaisselle. Il est important, tout d’abord, de répondre au besoin d’appartenance de l’enfant : il fait partie de la famille, son point de vue est respecté. L’idéal est que la répartition des contributions de chacun à la vie de famille (et non des tâches, notez bien le changement de vocabulaire) soit faite au préalable, ensemble. Alors, chaque fois que l’enfant contribuera, par exemple en vidant le lave-vaisselle, il saura qu’il remplit une partie de son rôle dans la famille, famille dans laquelle il a sa place, et son importance.
Parlons à présent des notes en classe. Au départ, l’enfant a envie d’apprendre. Cette envie se perd lorsque le travail scolaire ne lui appartient plus : il n’étudie pas pour lui, mais pour ses parents, ou pour ses professeurs. Rendons-lui sa responsabilité, faisons-lui confiance. Offrons à nos enfants le temps de l’apprentissage en l’encourageant de manière positive, en l’accompagnant jusqu’à la réussite, pour lui. En nous focalisant sur cette dernière, et pas sur les échecs. Puis, lorsqu’il réussit, résistons à l’envie de lui dire que nous sommes fiers de lui – après tout, ce n’est pas notre réussite ! -, demandons-lui plutôt s’il est fier de lui-même, et réjouissons-nous avec lui. Il se sentira capable, et écouté, donc important. Il s’appropriera alors son succès, et aura probablement à cœur de continuer sur sa lancée. Nous l’aurons alors aidé à développer sa motivation intrinsèque, bien plus que s’il avait réussi pour nous complaire…
Le problème vient probablement du fait que nos enfants n’ont pas l’habitude qu’on leur fasse confiance. Lors d’une réflexion, dans un cours que je ne donne qu’à deux élèves, sur la méthode à mettre en place pour éviter qu’ils n’interrompent le cours pour dériver sur du hors-sujet, l’un d’eux me propose de faire comme sa maîtresse principale : noter sur un papier la source de chaque interruption, et donner à la fin du cours un bonbon à celui qui s’est le mieux comporté… Je lui explique : « En fait, je voudrais que tu n’interrompes pas le cours, pas parce que tu veux gagner un bonbon, mais bien parce que tu es convaincu que c’est mieux pour nous tous, toi y compris, qu’il y ait moins d’interruptions… » Surprise chez le garçon. Il est rare qu’on en appelle à son sens d’appartenance au groupe, à un fonctionnement plus horizontal que vertical. Cela donne donc lieu à une petite conversation, suite à laquelle nous décidons que chacun aura un papier à son côté pour noter les thèmes hors-sujet qui lui viennent, et que le cours durera cinq minutes de moins, pour que chacun puisse partager ce qu’il a noté. Depuis, les cours sont bien plus faciles, et le garçon y voit bien son propre intérêt !

Changement de méthode

Que faire si l’on était adepte des récompenses jusqu’ici ? Ne pas s’inquiéter, il n’est jamais trop tard. Être honnête avec ses enfants. Leur expliquer que l’on s’est rendu compte qu’on aimerait les voir développer d’autres raisons de faire ce qu’ils font, que l’on peut d’ailleurs y réfléchir avec eux s’ils le veulent, et que l’on a toute confiance qu’ils en seront capables !
De mon côté, j’ai toute confiance que vous en serez capables…


http://les6doigtsdelamain.com
Éduquer nos enfants avec bienveillance, L’approche de la communication non-violente, Marshall Rosenberg, Éditions Jouvence (2007).
3 Céline Alvarez, conférence à Autun, juillet 2017.
59 secondes pour prendre les bonnes décisions, Richard Wiseman, Éditions JC Lattès (2010).
La Discipline positive, Jane Nelsen, Éditions Marabout (2014).

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