© Jenny Balmefrézol

Continuer à allaiter pendant la grossesse, puis allaiter ensuite les deux enfants simultanément, cela ne se décide généralement pas à l’avance. Simplement, un beau jour, alors qu’on allaite encore son enfant plus ou moins grand, on se retrouve enceinte. Et l’on n’arrive pas à imaginer le sevrer comme ça, brutalement. Alors, si l’on sait qu’allaiter pendant la grossesse est tout à fait possible, on va peut-être se lancer dans l’aventure.

 Une aventure ? Oui, tant cela semble impossible ou dangereux à la plupart des gens, à commencer par les professionnels de santé. Écartons donc tout d’abord les trois craintes les plus courantes que peut avoir la mère et que, n’en doutons pas, va lui renvoyer son entourage.

Non, l’allaitement ne va pas priver le fœtus de nutriments indispensables. Une femme qui se nourrit correctement n’aura pas de mal à répondre aux besoins à la fois du foetus et de l’enfant allaité. Il lui faut simplement s’assurer qu’elle prend du poids normalement, ajoute des aliments nutritifs à son alimentation et se repose suffisamment. Une étude faite au Pérou en 2008¹ a montré que le fait d’allaiter encore pendant le dernier trimestre de la grossesse n’avait aucun impact sur le risque d’hypotrophie fœtale, bien au contraire : ce risque était en fait 2,44 fois plus élevé chez les mères qui n’allaitaient plus.

Non, le lait ne devient pas mauvais pour l’enfant allaité. C’est malheureusement une idée répandue dans beaucoup d’endroits, où il est tabou d’allaiter pendant la grossesse, pendant les règles (ou dès que la femme a son retour de couches), comme il est tabou de donner le colostrum. Certes, la quantité de lait peut baisser, plus ou moins selon les femmes, et plus généralement au cours des derniers mois de la grossesse (et se transforme alors en colostrum, qui aura éventuellement un léger effet laxatif sur l’enfant). Mais il est vraisemblable que celui-ci aura alors également une alimentation solide, et ne dépendra pas exclusivement du lait maternel (dans le cas contraire, il faudra bien évidemment surveiller attentivement la croissance de l’enfant).

Non, le risque de fausse couche ou d’accouchement prématuré n’augmente pas si l’on allaite pendant la grossesse. Une des principales craintes, tant chez les mères que chez les professionnels de santé, est que la stimulation des mamelons due à l’allaitement provoque des contractions utérines susceptibles d’induire une fausse couche. Mais les études n’ont jamais retrouvé un tel impact, et les grossesses normales ne semblent pas affectées par les décharges d’ocytocine survenant pendant les tétées, même si certaines mères ressentent des contractions utérines plus fréquentes en fin de grossesse lorsqu’elles allaitent. C’est ainsi qu’une étude, qui a suivi plus de 110 femmes japonaises ayant poursuivi l’allaitement pendant leur grossesse et les a comparées à un groupe témoin de 774 femmes qui avaient arrêté d’allaiter au moins trois mois avant le début de la grossesse suivante, a trouvé chez elles un taux de fausse couche spontanée de 7,3 %, contre 8,4 % dans le groupe témoin².

Sensations et sentiments inattendus

En fait, les vrais problèmes ne sont pas là où on les attendrait. Ils sont dus aux sensations physiques et aux sentiments que la poursuite de l’allaitement va susciter chez la mère. La première de ces sensations (c’est souvent même celle qui va mettre la puce à l’oreille quant à une grossesse éventuelle) et l’une des plus courantes, c’est une sensibilité accrue des mamelons, pouvant aller jusqu’à une douleur intolérable. Un certain nombre de femmes qui pensaient poursuivre l’allaitement finissent à contrecœur par sevrer en raison de ces douleurs. D’autres arrivent à les « gérer », notamment en demandant à l’enfant de limiter le nombre, la durée et l’intensité des tétées. Un autre phénomène entre en compte : la baisse de lait et son changement de goût peuvent rendre la relation d’allaitement difficile, donnant l’impression que l’enfant tète « à vide », « à sec » (sans le « lubrifiant » du lait). Ces modifications expliquent d’ailleurs le fait qu’un certain nombre se sèvrent d’eux-mêmes à un moment ou un autre de la grossesse. Dans deux études portant sur des mères américaines devenues enceintes pendant l’allaitement³, une majorité d’enfants (respectivement 57 % et 69 %) s’étaient sevrés pendant la grossesse. Dernière chose, qui trouble beaucoup certaines femmes : un changement d’humeur, qui se traduit par un malaise ou de l’irritation pendant les tétées.
Dans l’étude précitée de Newton et Theotokatos, qui a pris en considération plus de 500 femmes membres de La Leche League, trois préoccupations ressortaient : 74 % des femmes avaient ressenti des douleurs de mamelons à des degrés divers, 65 % avaient noté une baisse de la lactation et 57 % avaient ressenti un certain malaise ou de l’irritation pendant les tétées. En fin de compte, 66 % des participantes avaient sevré leur enfant à un moment ou un autre de la grossesse (à noter que dans la mesure où 44 % des enfants avaient 2 ans ou plus, un certain nombre se seraient sans doute sevrés même s’il n’y avait pas eu de nouvelle grossesse).
Il ne faudrait pas en tirer une vision trop sombre de l’allaitement pendant la grossesse. Beaucoup de femmes le vivent sans problèmes, sans mamelons douloureux, sans ambivalence. Et même celles qui éprouvent des difficultés peuvent être satisfaites de l’avoir expérimenté. Toujours dans l’étude de Newton et Theotokatos, sur les 158 femmes qui n’avaient pas sevré pendant la grossesse, 77 % affirmèrent qu’elles recommenceraient probablement, et seulement 6 % qu’elles ne recommenceraient sûrement pas.

Lorsque l’enfant paraît

Une fois le bébé né, un certain nombre de choses vont s’améliorer : les douleurs de mamelons disparaissent, le lait revient en abondance, suffisamment pour les deux enfants. Mais de nouvelles questions se posent : vaut-il mieux allaiter les deux enfants en même temps ? Comment s’y prendre concrètement ? Comment assurer la priorité au nourrisson ? Comment faire face aux demandes incessantes de tétées de la part du plus grand ? Que se passe-t-il si l’un des enfants est malade ?
Dans les premières semaines, il est conseillé de faire d’abord téter le nouveau-né, afin qu’il bénéficie pleinement du colostrum. Plus tard, il faut s’assurer que le bébé ne tète pas exclusivement un sein toujours « vide » ou toujours « plein ». Comme il a un fort besoin de succion, il doit pouvoir de temps en temps téter un sein déjà bien drainé. Mais nul besoin de limiter la tétée à un côté par enfant ni d’essayer d’imposer un schéma rigide aux deux enfants. Le nouveau- né ayant à la fois besoin du lait « de début de tétée » et du lait « de fin de tétée », mieux vaut alterner les seins et les tétées entre les deux enfants.
Si l’un des enfants est malade, on peut ne faire téter qu’un seul sein à chaque enfant, pendant la durée de la maladie. Cela dit, les bactéries et virus responsables des rhumes et autres infections de ce genre se répandent avant d’avoir pu être diagnostiqués, ce qui fait que lorsqu’un des enfants allaités présente les signes d’une maladie, cela fait déjà plusieurs jours qu’il partage le même sein avec l’autre enfant… Donc, sauf en cas de maladie grave particulièrement contagieuse ou de mycose, cela n’est pas vraiment utile.

Un retour des tétées

Beaucoup d’enfants qui ne tétaient presque plus (voire plus du tout) en fin de grossesse vont se mettre à réclamer à nouveau très souvent en voyant le nouveau-né téter. C’est un phénomène assez courant, une façon pour l’enfant de réagir à l’arrivée du bébé dont il a peur qu’il lui prenne sa place : « faire le bébé » puisque, apparemment, le bébé, avec ses façons de bébé, provoque le ravissement des parents. S’il n’était plus allaité, l’enfant pourrait se remettre à faire pipi au lit, à « parler bébé », à faire de grosses colères ; mais comme il est toujours allaité, il « fait le bébé » en voulant à nouveau « téter comme un bébé ». C’est aussi pour lui une façon d’attirer l’attention de sa mère, et de se réconforter dans un moment où il se sent inquiet ou menacé par ce nouveau membre de la famille.
Cette phase, qui normalement n’a qu’un temps, peut mettre à rude épreuve les nerfs de la mère, qui peut se sentir en « overdose » de contact, avec l’impression d’avoir constamment quelqu’un niché sur elle en train de téter. Quand on commence à se sentir submergée, à se demander quand on pourra à nouveau s’appartenir, il est bon de demander de l’aide (le papa ou un autre adulte pourrait peut-être aller faire une promenade avec le grand) et aussi de se remettre en tête pourquoi on a décidé de co-allaiter et de se demander s’il serait vraiment plus facile de s’occuper des deux enfants si le grand était sevré.

Des difficultés dues à l’écart d’âge

Une autre difficulté rencontrée par bon nombre de mères ayant co-allaité, c’est le sentiment d’irritation face au grand, qui peut devenir très intense. Cette impression qu’ont beaucoup de mères que, tout d’un coup, l’aîné est devenu un « géant » à côté du nouveau-né, ce besoin de protéger, voire de privilégier le petit, en même temps que la culpabilité et la peur de ne plus autant aimer le grand, tout cela semble exacerbé chez les femmes qui allaitent des non jumeaux. Certains pensent qu’il pourrait y avoir une cause physiologique à ce malaise lorsque les deux enfants tètent ensemble, à savoir la différence de succion entre le bambin et le nourrisson. En effet, les mères de jumeaux ne semblent pas ressentir un tel malaise. D’autres se demandent si les tétées simultanées ne causeraient pas une surstimulation hormonale. Une mère qui avait toujours été d’accord avec ce qu’on disait sur l’effet calmant de la prolactine s’est aperçue que le co-allaitement avait sur elle l’effet opposé. Même si les tétées simultanées font de « belles photos », les mères qui témoignent disent presque toutes les éviter dans la mesure du possible, même si elles les ont pratiquées dans les débuts du co-allaitement. Une raison supplémentaire qu’évoquent certaines mères pour les éviter : difficile de co-allaiter discrètement en public !

En conclusion

Si une mère décide de continuer à allaiter son enfant pendant la grossesse, puis après la naissance du nouveau-né, c’est bien parce qu’elle sent intimement que son enfant a encore besoin de cette relation. Cette « intime conviction » l’aidera à surmonter les éventuels problèmes évoqués cidessus, et à résister aux pressions de l’entourage, qui comprendra sans doute mal qu’elle s’obstine à allaiter un « si grand », surtout dans sa situation (c’est là que le soutien du père se révèle capital, ainsi que la compagnie d’autres femmes vivant la même expérience). La « récompense » viendra d’elle-même. Comme le dit une mère ayant vécu plusieurs co-allaitements, « ce qui m’a le plus plu, dans ces expériences, c’est de laisser l’enfant continuer son chemin, aller au rythme qui est le sien, même s’il se retrouvait aîné d’un nouveau petit ». Et puis, il est possible que ce « partage du sein » crée entre les « non-jumeaux » une tendre complicité tout à fait spéciale4 et bien réjouissante à voir. ! ! !


1 – Pareja de Felipa R. et al., « Breastfeeding during late pregnancy does not increase the risk of a small-for-gestational-age birth among Peruvian women », Breastfeeding Medicine 2008 ; 3(1) : 84.
2- Ishii H., « Does breastfeeding induce spontaneous abortion ? » J Obstet Gynaecol Res 2009 ; 35(5) : 864-8.
3 – Moscone S. et Moore J., Breastfeeding during pregnancy, J Hum Lact 1993, 9(2) : 83- 88. Et : Newton N. et Theotokatos M., « Breastfeeding during pregnancy in 503 women : does a psychological weaning mechanism exist in humans ? », Emotion and reproduction 1979, 20B : 845-849.
4 – Attention, le co-allaitement n’est pas une garantie contre la jalousie fraternelle ! Mieux vaut donc ne pas décider de co-allaiter dans le seul but de l’éviter.

Pour aller plus loin

• L’art de l’allaitement maternel, La Leche League, Éditions Pocket (2012), p. 471-476.
• « Co-allaitement », Gail E. Berke, La Leche League France , feuillet 11 : http://www.lllfrance.org/Feuillets-de- LLL-France/Co-allaitement-allaitementpendant- la-grossesse.html
• La mère, le bambin et l’allaitement, Norma Jane Bumgarner, Éditions Ligue La Leche (1989), p. 197-231. • Pour celles qui lisent l’anglais, il existe un ouvrage de plus de 300 pages tout entier consacré au co-allaitement : Adventures in tandem nursing (qu’on pourrait traduire par : Les aventurières du co-allaitement), Hilary Flower, Éditions La Leche League International (2003). On y trouve tout ce que l’on a toujours voulu savoir sur l’allaitement pendant la grossesse et le co-allaitement sans jamais oser le demander.

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