© Sophie Elusse

Croisez-vous beaucoup d’enfants dans votre vie de tous les jours ? Il s’avère que la réponse est souvent : non ! Nous vivons dans une société où les enfants ont leurs espaces, leurs jeux et sont gardés lorsqu’un parent a une tâche à effectuer : travail, démarches administratives, courses, sport… Les lieux publics sont d’ailleurs rarement adaptés à la présence d’enfants.

Il est possible de se réjouir de voir surgir, ici ou là, une table d’activités ou un coin jeux savamment disposés dans une salle d’attente. Mais ce n’est pas la majorité des cas.
Il est attendu que le parent se libère de son enfant afin d’être tout entier à sa tâche. Il est rare qu’il en soit autrement. D’ailleurs, les parents qui ne peuvent faire garder leurs enfants voient souvent leurs activités et leur vie sociale réduites à peau de chagrin.
Fréquemment, les seuls lieux récurrents sont ceux conçus pour les enfants… et heureusement, les « cafés » dédiés aux parents accompagnés de leurs enfants se développent de plus en plus.
Mais que se passerait-il si les parents refusaient de confier leurs enfants ? De quoi aurait l’air la société si tous les parents étaient accompagnés de leurs enfants continuellement ?
Ce n’est pas une dystopie qui engendrerait une obligation de garder son enfant contre son gré, mais plutôt la proposition d’un système social où les parents ne devraient plus se poser la question de comment gérer une situation avec son/ses enfants. Voyons à quoi cela pourrait ressembler.

Aujourd’hui est un jour comme un autre…

…unique mais avec des habitudes. C’est ça, la vie d’un parent. Tous les rendez-vous fixés concordent avec le rythme approximatif des enfants : pas trop tôt le matin, et pas trop près du temps de midi… Rarement des activités en soirée, un enfant qui pleure d’épuisement, ce n’est pas agréable à vivre ni pour lui ni pour ses parents. Cependant, quand c’est possible, il est envisageable de se rendre à des formations, des spectacles, des expositions d’art contemporain ou des conférences avec eux. Tous les lieux sont childfriendly, et ceux qui ne le sont pas sont clairement indiqués. Il est possible de croiser pas mal d’enfants dans les banques, les magasins ou encore chez le dentiste.
L’architecture d’intérieur a évolué et le centre d’équilibre des pièces est modifié : tout ce qui est fragile est mis en hauteur. Plus bas, demeurent les objets qui ne craignent pas les manipulations plus ou moins douces. Dans les lieux où l’ensemble de l’espace doit être rentabilisé, des sécurités ont été mises en place afin que les armoires et les câbles ne soient pas manipulés trop aisément.
Il est possible de trouver des feuilles de brouillon et des crayons à peu près partout, comme des blocs de construction, des livres et autres petites activités ludiques. Dans certains lieux plus cossus, des casques audio sont mis à disposition pour écouter de la musique ou encore des histoires. Les écrans sont évités puisqu’il est maintenant de notoriété publique que leur usage intensif est néfaste aux enfants. Finalement, l’aménagement des lieux est relativement peu onéreux et rend gaies toutes les salles qui furent austères. Les jouets sont parfois de plus en plus design pour adhérer à la charte graphique des institutions dans lesquelles ils se placent.
L’habitude est prise de voir ses conversations interrompues par des échanges avec les enfants présents dans la salle. Ceux-ci sont sereins puisqu’ils ne sont pas confrontés à leurs parents stressés du bruit exceptionnellement occasionné dans un espace silencieux.
Évidemment, le nombre de petits présents simultanément augmente le volume sonore global. Cela implique d’améliorer l’acoustique et l’isolation phonique des salles.
Personne n’est choqué de voir des poussettes à l’entrée des bureaux, des vestes énormes d’empiècement de portage, des écharpes/slings et autres moyens de portage prendre d’assaut les porte-manteaux. Il est usuel de prendre deux minutes pour arriver et cinq autres pour partir avec tout son attirail. Les gens semblent moins pressés. Il est possible de se dire au revoir réellement voire de discuter de manière informelle avec davantage de personnes. Les enfants facilitent énormément les échanges entre adultes.
Nul n’est surpris qu’une femme allaite son enfant en négociant un prêt immobilier, lorsqu’elle recherche un emploi, ou encore lorsqu’elle s’informe d’un contrat de prestations.
Il va de soi qu’il y a tout le nécessaire pour l’hygiène infantile dans les sanitaires. Dans les institutions les plus généreuses, il est même possible d’y trouver des compresses d’allaitement, des couches et des carrés de tissu lavables.

La parentalité au cœur de la société

Légalement, les employeurs et la Sécurité sociale ont investi auprès des enfants. C’est un enjeu capital pour le futur de la société. Les congés parentaux sont mieux rémunérés, prenant l’exemple des pays nordiques comme le Danemark, en 2019.
Les horaires de travail jouissent d’une importante flexibilité, le télétravail est fréquent. Le travail n’est plus uniquement quantifié en heures prestées mais également par la complétion d’objectifs définis. L’équilibre du travail effectué s’opère sur plusieurs mois. La possibilité est ainsi donnée aux parents de conserver leur salaire lorsque leurs enfants ont davantage besoin d’eux. L’équilibre vie privée/vie professionnelle a été placé au premier rang des interventions concernant les risques psychosociaux, après un déferlement de burn-out.
À côté de cela, les jeunes parents peuvent avoir le choix de ne pas reprendre le travail les premières années de vie des enfants, puisqu’ils bénéficient de toute façon du revenu universel.
Au niveau psycho-médico-social, plusieurs initiatives existent afin de promouvoir le bien-être des familles. Des programmes sont proposés afin que les jeunes parents ne se sentent jamais seuls avec leurs enfants, s’ils en ressentent le besoin.
Les États ont agi massivement afin que la protection de l’enfance agisse en prévention primaire. Dès les déclarations de grossesse, un suivi psychologique ainsi que des ateliers d’information à la parentalité sont suggérés dans les maternités et autres centres gynéco-obstétriques : le quatrième trimestre de la grossesse1, l’allaitement, le maternage et la parentalité bienveillante sont des sujets récurrents, qui se déclinent en détails.
Les taux d’allaitement ont largement augmenté, et cela ne semble plus étrange à personne de voir un bambin de 2 ans et demi qui demande sa douceur lactée.
Grâce à cette prévention, les violences intrafamiliales ont chuté. Il semblerait étrange à tout le monde que des menaces de punition soient proférées…
Grâce à la présence permanente d’enfants dans les lieux publics, il est possible d’être confronté à différents types de parentalité. Lorsqu’un parent est en difficulté, il semble naturel à tout un chacun de l’aider. Ce type d’intervention n’est plus perçu comme un jugement. La collectivité gagne toute sa puissance dans l’entourage des bambins. Grâce à ces aides ponctuelles et gratuites, les parents gagnent en compétence et vivent une meilleure satisfaction familiale. En outre, l’observation de nombreuses interactions parent-enfant permet d’apprendre des modèles de réactions. Ils sont susceptibles d’aller à l’encontre de la répétition de certains schémas parentaux toxiques. La palette de réactions possibles s’étoffe de manière à avoir de nombreuses possibilités bienveillantes.
Évidemment, certains expriment le besoin de sas afin de confier leur vécu. Et c’est ainsi que de nombreux cercles de paroles voient le jour, dont certains sont réservés aux adultes.

Grâce à ce court aperçu, il est possible de constater combien la société gagnerait à mettre en avant le maternage proximal. L’organisation sociale serait moins rigide, tout comme les horaires ou encore les attentes de productivité des jeunes parents. La santé serait promue grâce à la réduction des périodes au sein de collectivités chez les tout-petits et un allaitement exclusif facilité. La parentalité se vivrait en réseau et en collaboration, puisque chacun verrait les autres interagir avec ses propres enfants. Autrui serait perçu comme un enrichissement et une aide inaltérable. Les espaces redeviendraient communautaires et remplis de vie spontanée. Bref, la société ne serait plus ennuyeuse et les murs auraient quelques coups de crayons de couleur.


Le quatrième trimestre de grossesse fait référence aux trois premiers mois de la vie du bébé. Cette période est précieuse tant pour le relationnel mère-bébé que pour la physiologie maternelle en pleine dégestation (terme utilisé par Ingrid Bayot dans son livre Le Quatrième trimestre de la grossesse, Éditions Érès, 2018).

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