© Sophie Elusse

Le lien maternel : ce mystérieux lien unissant une mère à son enfant pour la vie. Un amour inconditionnel, imperturbable, un amour qui n’exige rien en retour. Une relation pleine de doutes qui fait de nous plus que jamais des êtres indulgents, compatissants, humains.

Lorsqu’une femme découvre qu’elle est enceinte, il n’est pas rare qu’elle s’en doute déjà car son intuition parle à sa place. Elle est mère, vivant en osmose avec son enfant, jusqu’à penser que « le centre du monde se trouve dans son corps1 ». Une interaction se crée, laissant au bébé l’empreinte émotionnelle de sa mère qu’il conservera toute sa vie. Il reconnaît sa voix, son odeur et vit ses premiers émois à travers elle. Lorsque Bébé est là, posé en peau à peau sur le sein, l’instinct peut le guider naturellement vers la première tétée. Il ne pourra néanmoins pas se développer sans la présence d’un parent. Le petit humain est un mammifère qui naît prématuré. Une fois hors du ventre de sa mère, il lui manque encore neuf mois de gestation essentiels à son autonomie. Il naît donc dépendant, vulnérable et doit être protégé. La préoccupation primaire est un élan irrépressible qui nous pousse à anticiper les besoins de Bébé et à ne faire qu’un. Une mère peut se réveiller titubante, quelques secondes avant le premier cri de l’enfant, alors que son sein se met en action pour préparer le lait. L’instinct maternel n’est donc pas un mythe2. Le bébé n’a aucun moyen de se calmer seul lorsqu’il a peur. Il a besoin d’être porté, cajolé, réconforté. Ces soins apportés favorisent l’attachement. L’enfant crée ainsi des connexions neuronales qui feront de lui un être joyeux, aimant et confiant. Il est programmé pour créer des liens avec sa mère, affirmait le psychiatre et psychanalyste britannique John Bowlby (théorie de l’attachement). Une relation fusionnelle se crée comme une bulle d’intimité jamais connue jusque-là. Un lien qui, « comme un torrent, noie et emporte tout le reste3 » .Une symbiose renforcée par les tétées, les regards échangés, le langage mélodieux de la mère, les étreintes à l’heure de la tétée, les bercements. Chargement en cours…

Lorsque le doute s’installe

Quelle mère n’a jamais perdu confiance en son ressenti ? Les conseils de proches sont parfois issus de croyances ou d’expériences différentes des nôtres. Nous avons longtemps attendu notre bébé puis vient le jour de la rencontre. Nous ne le connaissons pas, mais lui nous connaît déjà très bien. Il nous faut l’aimer dès le premier regard. Pourtant il nous reste tant de choses à découvrir de lui. Les réalités de la naissance sont bien éloignées de ce que nous avons rêvé durant la grossesse. Lorsque la sensation de bonheur n’est pas au rendez-vous alors nous culpabilisons. Il faut parfois attendre avant de ressentir cet amour tant espéré. « Élever un enfant fait souvent apparaître de façon précise ce que nous devons apprendre à dominer en nous-même4 ». Ce que nous expérimentons avec nos enfants nous confronte à notre passé. Si nous avons manqué de soutien et d’amour durant notre enfance, alors il nous sera difficile de donner à notre tour. Chaque mère porte en elle un bagage transmis par ses parents. Un bagage chargé d’amour, de ressentiments, de coutumes et d’histoires cachées. Lorsqu’elle le juge insuffisant ou dangereux, elle trouve par elle-même les outils manquants. Nous expérimentons et nous faisons de notre mieux. La tâche de mère est épuisante, comment faire preuve d’altruisme lorsque nous sommes épuisées et lorsque nos besoins passent en dernier ? La solitude, le manque de soutien de la part des proches nous plongent parfois dans la détresse. Nous sommes partagées entre le besoin intense d’intimité auprès de Bébé et celui de retrouver une identité, une activité professionnelle, un lien social. Le monde du travail étant façonné par des hommes, les mères choisissent parfois entre la reprise prématurée et la placardisation. Une mère a constamment peur d’en faire trop, ou pas assez. Elle se sent jugée pour ses choix et se confie peu. Pourtant le lien unissant les femmes est précieux. Parler de son propre vécu, c’est démystifier le rôle de mère.

La relation de soutien et de protection

Avons-nous perdu le lien de transmission ? En Inde, une femme donnant naissance accomplit son « dharma5 », elle acquiert un véritable statut au sein d’un monde de femmes. Dans de nombreuses cultures traditionnelles, une jeune mère est aidée, relayée et accompagnée par des aînées durant sa grossesse puis quelques semaines encore après la naissance. Il existe des coutumes favorisant l’installation du lien maternel telles que les « relevailles6 ». Une pratique qui permettrait à tant de mères de notre monde occidental d’éviter la dépression post-partum. La communauté de femmes transmet son savoir, gère l’intendance de la maison, soigne les grands enfants et masse la jeune mère restée à huis clos avec son bébé. Par la suite la mère reprend sa vie normale et porte son enfant dans le dos7. Nous avons besoin de renouer avec nos savoirs traditionnels. Selon un proverbe africain « pour qu’un enfant grandisse, il faut tout un village ». Entourons-nous de personnes aimantes qui sachent respecter l’espace sacré des premières semaines suivant la naissance.

Un bébé a besoin d’être contre sa mère alors que son père les enveloppe de son amour. Le rôle du père est donc tout aussi important dans ces moments : il valorise la mère et la protège contre tout ce qui tend à s’immiscer dans le lien existant entre elle et le bébé (D. Winnicott). « Le meilleur des papas est celui qui aime et qui protège… maman8 ». Ce rôle de compagnon soudé est d’autant plus important lorsque la mère doit réparer sa propre enfance. Elle a besoin d’être rassurée dans son rôle de mère et de ressentir la confiance de son compagnon. Une mère aimée, épanouie, légitimée renforcera la sécurité affective de son enfant. En reconnaissant la femme et la mère dans ses qualités d’éducatrice on permet à l’enfant de grandir en toute harmonie et on le rend fort.

L’enfant est un jardin fait de fleurs que l’on regarde grandir et s’épanouir

Le Dr Catherine Gueguen, dans son livre Pour une enfance heureuse, compare le rôle de parent à celui d’un jardinier prenant humblement soin de la nature, la regardant croître avec amour. Le jardinier essaie, se trompe, affronte les maladies. Patient, il protège la vie dépendante des intempéries et du soleil. Nos enfants ne nous appartiennent pas, ils marchent vers eux-mêmes et nous les aidons à nous tourner le dos. Lorsque le tout-petit commence à ramper, il oublie à quel point il est dépendant de sa mère. Il construit sa propre identité et nous devons l’y aider en nous émerveillant de lui, avec lui. Nous sommes mères pour la vie. Nous regardons nos enfants tomber et se relever, se lier d’amitié, s’éloigner de nous pour revenir. Nous avons confiance en eux et nous espérons leur avoir donné suffisamment afin que le monde leur soit clément. L’enfant n’a pas besoin de parent parfait, soyons donc vraies, indulgentes envers nous-mêmes, soyons mères.


1 D. W. Winnicott, « La préoccupation maternelle primaire », De la pédiatrie à la psychanalyse, Éditions Payot (1969).
2 En 2017 une étude menée sur 684 mères et leur bébé dans plusieurs pays à travers le monde a confirmé l’existence de l’instinct maternel. La production d’ocytocine (hormone de l’amour), guiderait les comportements des mères et de leur bébé.
3 Le Mythe de la mauvaise mère, Jane Swigart, Éditions Robert Laffont (1992).
4 Ibid.
5 Selon la loi du Dharma nous sommes venus sur terre pour accomplir quelque chose de précis. La naissance d’un enfant représente cet accomplissement.
6 La période des « relevailles » dure 40 jours. Elle intervient à la suite de la naissance et correspond au temps nécessaire à la mère pour établir l’allaitement. Cette période favorise aussi la convalescence physique.
7 Porter son enfant valorise le lien d’attachement, renforce le sentiment de sécurité et diminue le risque de dépression post-partum.
8 Éloge des mères, Edwige Antier, Éditions Robert Laffont (2001).

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