© Emeline Génot

Nous voyons nos enfants grandir, et parfois nous aimerions arrêter le temps, conserver chaque sourire, chaque petite phrase, chaque conquête, chaque moment de complicité. Nous aimerions pouvoir leur raconter plus tard tout le bonheur de les avoir vu grandir auprès de nous, et nous souvenir avec gratitude de ces instants précieux, les retrouver aussi quand le quotidien est parfois plus difficile.

Nous avons chez nous un petit outil que nous appelons le « journal de la famille ». C’est un hybride entre le journal de bord, le carnet de voyage, le journal créatif1, le bullet journal2. C’est un cahier ou un carnet, dans lequel nous notons, au jour le jour ou une fois par semaine, voire une fois par mois, ce qui fait notre quotidien. Nous racontons nos aventures grandes et petites, nos sorties, nos rencontres, nos lectures, nos découvertes, nos projets. Nous notons les bons mots des enfants, leurs passions du moment, leurs chamailleries aussi. Nous ajoutons parfois en fonction de notre humeur ce qui fait le quotidien des parents, de la famille, du monde, les événements marquants, ce qui nous étonne et ce qui nous ravit.
Nous faisons des petits récits, tout simples ou plus humoristiques, des listes (livres lus, films, graines plantées au jardin, activités de la semaine, rêves de voyage, copains invités pour un après-midi, jeux de société du moment), écrivons des recettes, notons des citations, des poèmes, des chansons, collons divers souvenirs, dessinons. Sur l’inspiration du journal nature de Charlotte Mason3, nous notons aussi les événements de la nature, les jonquilles qui ont fleuri, un escargot de Bourgogne croisé par temps de pluie, les martinets autour du toit du voisin, les frasques du chat, le squelette de « dinosaure » découvert dans la forêt.

Un espace de création libre

Le journal de la famille, c’est aussi un espace de création libre, on peut y dessiner, y griffonner, y coller, y peindre. On peut s’amuser à y créer des textes libres. Par exemple, pourquoi ne pas raconter le retour de balade sous une pluie battante comme un récit de tempête en mer, l’après-midi avec cinq copains à la maison sur un ton burlesque, pourquoi ne pas se donner des noms de chevaliers pour imaginer une après-midi de courses comme une aventure héroïque ?
Avec les enfants non-lecteurs, on peut inventer des histoires et les écrire pour eux. Pourquoi ne pas les lancer sur une histoire un peu délirante ? Les enfants adorent cela : imaginons que l’escargot parvienne à se mettre à table avec nous, ou que le hérisson essaie de se mettre sous notre duvet quand nous dormons à la belle étoile ? Notre fils aime inventer des histoires quand nous sommes en voiture, ou encore des machines incroyables, et quand nous en avons le courage, nous notons parfois l’une des aventures des petits Playmobil® partis en voyage ! L’enfant peut également, avec un peu d’aide, réaliser de petites bandes dessinées d’épisodes réels ou imaginaires.

Les enfants lecteurs peuvent écrire eux-mêmes leurs histoires, leurs aventures, leurs découvertes. Dans les pédagogies alternatives du type Freinet ou école du troisième type (Bernard Collot), le texte libre d’une part, et le compte-rendu d’expérience ou d’observation d’autre part, sont des éléments fondamentaux. Cela permet d’organiser sa pensée, d’ancrer les apprentissages, d’apprendre à communiquer sur un sujet.
Dans cette perspective pédagogique, le journal de la famille a un avantage indéniable, c’est qu’il amène le parent à observer finement, à prêter attention à l’évolution de ses enfants, à ce qui les intéresse, à la manière dont ils abordent le monde et articulent leurs découvertes. L’observation de l’enfant par l’éducateur est un pilier de la pédagogie Montessori.

Gratitude et reconnaissance

Outre l’éventuel aspect pédagogique, l’intérêt premier du journal de la famille, c’est d’en faire un libre espace de gratitude, un « bocal à petits bonheurs », de porter son attention à ce qui fait le sel de la vie.
Julia Cameron, autrice de Libérez votre créativité4, parle de sa grand-mère, aux prises avec une vie mouvementée dans le sillage d’un mari fantasque. « La vie par les yeux de ma grand-mère était une série de petits miracles : les lys tigrés sauvages sous les peupliers de Virginie en juin ; le lézard rapide filant sous la roche grise de la rivière qu’elle admirait pour sa laque satinée. Ses lettres ponctuaient les saisons de l’année et de sa vie. […] Ma grand-mère savait ce qu’une vie pleine de souffrances lui avait enseigné : le succès ou l’échec, la vérité d’une vie a vraiment peu à voir avec sa qualité. La qualité de la vie est toujours proportionnelle à la capacité à prendre du plaisir. La capacité à prendre du plaisir est le cadeau de pouvoir prêter attention. »

Les difficultés peuvent prendre parfois beaucoup de place dans l’esprit des parents préoccupés du bien-être de leurs enfants et de leur famille. Prendre le temps de se remémorer les doux moments, tout ce que la vie nous apporte de bon en réponse à nos rêves et nos espoirs, cela apporte vraiment de la satisfaction et du bien-être au quotidien. La pratique d’une attitude de gratitude est bonne pour la santé physique et psychique !
Par ailleurs, c’est aussi un exercice d’auto-louange et de reconnaissance personnelle. Nous en avons bien besoin, éduqués que nous sommes à observer à la loupe nos imperfections et nos manques plutôt que ce que nous réussissons si bien, tout naturellement ou en y consacrant des efforts louables.
À l’inverse, mentionner parfois les difficultés ou les échecs par une petite phrase, avec les mots justes, permet aussi de prendre de la distance, de dédramatiser, d’en voir l’aspect positif, et parfois même de faire apparaître des solutions toutes simples. Le journal de la famille, c’est comme une petite pratique méditative, sans contrainte et sans objectif particulier, puisque l’on n’est même pas obligé de le montrer à qui que ce soit, les albums photos étant là pour cela.

En pratique

Nous avons une boîte dédiée au journal de la famille, contenant le carnet en cours, des Post-it sur lesquels sont notés en passant des petits éléments que nous mentionnerons plus tard dans le journal, les tickets du zoo, des images inspirantes glanées dans un magazine, les créations des enfants, les petits dessins de coin de table, ainsi que des feutres et des crayons, des stylos de couleur, quelques tampons et de l’encre. Bien souvent d’ailleurs, nous insérons des créations recueillies au fil des jours plutôt que de dessiner directement dans le journal. Nous utilisons comme support un carnet grand ou petit format, non ligné de préférence, voire des feuilles reliées à la main avec un fil. Nous avons le plaisir d’utiliser ainsi les jolis carnets glanés ici et là !

Certains voudront y ajouter des photos, d’autres le réaliser en format numérique en scannant les petits souvenirs et les dessins, et y ajouter leurs musiques préférées, voire des vidéos. On peut bien sûr aussi s’inspirer de journaux d’artistes ou de carnets de voyage. Carole Benzaken5 a réalisé un « rouleau à peintures » de cinq centimètres de large et plusieurs mètres de long, en perpétuelle extension, composé de petites vignettes collées bout à bout. Sur chaque vignette, elle a peint un moment marquant de sa vie à partir de photos personnelles retravaillées. Elle compte bien poursuivre ce rouleau jusqu’à la fin de ses jours6 !

L’important me semble de ne pas attendre l’hypothétique moment où l’on aura le temps de trier et organiser les photos de famille pour faire le récit joyeux du tourbillon de nos vies, et de faire du journal de la famille une pratique régulière et légère dans le quotidien.


1  Voir, par exemple, les ateliers en ligne de l’atelier de la Spirale : http://www.atelier-de-la-spirale.be/spip.php?rubrique2.
2 Méthode d’organisation et de planification dont l’objectif est de regrouper toutes les notes, Post-it, idées… dans un carnet.
3 Charlotte Mason est une enseignante britannique (1842-1923) dont les méthodes éducatives, qui prennent en compte l’individualité de l’enfant, accordent une large place à l’observation de la nature, notamment à travers l’utilisation d’un carnet, le « journal de la nature », dans lequel chaque enfant peut noter ses observations et les illustrer à sa guise, en y dessinant, collant des éléments glanés ici ou là, etc.
4 Éditions J’ai lu (2007).
5 Artiste peintre contemporaine française.
6 http://www.carolebenzaken.net/rouleau-agrave-peintures.html

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