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La honte est une des blessures les plus répandues. Il n’est pas toujours facile de prendre conscience qu’on en souffre, et pourtant, elle est en chacun de nous : nous avons tous au moins un souvenir de honte cuisante. Mais souvent, c’est un souvenir que l’on refoule, voire que l’on nie, on a honte d’avoir honte. La honte est toxique, elle ne nous enseigne rien, si ce n’est que le regard et le jugement de l’autre blessent. Enfin, la honte est largement utilisée dans la plupart des modes d’éducation, et on ne s’en rend souvent même pas compte tant nous sommes conditionnés.

Tu n’as pas honte ? » est une phrase que nous avons probablement tous entendue dans notre enfance. Nous ne l’avons peut-être jamais prononcée en tant que parent, mais cela ne signifie pas que nous n’avons jamais imposé le sentiment de honte à nos enfants…

Petit retour en arrière

Essayez de vous remémorer des instants de votre vie où vous vous êtes senti humilié, mortifié, honteux. Que s’est-il passé pour que vous vous sentiez ainsi ? Aviez-vous fait quelque chose de vraiment répréhensible ? Quand on y pense, on se rend compte qu’on se sent honteux quand nous n’avons rien fait de mal, c’est le jugement de l’autre qui nous fait nous sentir ainsi. Prenons un cauchemar bien répandu : rêver que l’on va à l’école en chaussons, en pyjama, ou pire, tout nu, ou encore avec son appareil dentaire de nuit (rappelez-vous, celui avec le casque et que vous ne voulez surtout par arborer devant vos camarades). En ce qui concerne les chaussons, cela a dû arriver à quelques-uns d’entre vous dans la réalité… Que cela ait été un cauchemar nocturne ou une mésaventure vécue bien réveillé, vous avez eu envie de vous cacher, de disparaître, de mourir instantanément, de revenir en arrière, bref, vous avez eu envie de n’avoir jamais vécu ce moment. Vous avez également eu l’impression que tout le monde savait, que tout le monde vous avait vu et vous jugeait, et que ce jugement serait immuable. Que l’on ne pourrait vous voir sans y penser, sans sourire du coin de la bouche. Pourtant, dans ce scénario, qu’avez-vous fait de mal ? Vous avez oublié quelque chose, vous avez juste été distrait. Et pourtant, vous vous sentez humilié, et même coupable.

Honte et culpabilité

La honte est vicieuse car elle est souvent confondue avec la culpabilité. Et le fait est qu’on se sent coupable. La fameuse phrase « Tu n’as pas honte ? » est révélatrice de cette confusion. Quand on demande à quelqu’un s’il n’a pas honte de ce qu’il a fait, c’est qu’il a, selon nous, commis une action répréhensible : il est pour nous responsable de son acte, et il devrait se sentir mal à propos de ce dernier. En réalité, il ne devrait pas se sentir honteux, il devrait se sentir coupable. Le sentiment de culpabilité que l’on peut éprouver montre que nous avons conscience que nous avons eu tort. En prenant conscience de cela, nous apprenons quelque chose, nous considérons par nous-même que nous avons fait une erreur, et nous pouvons prendre la décision de la réparer et de ne plus recommencer (nous parlons ici d’un sentiment de culpabilité « sain », qui ne nous empêche pas de nous épanouir et qui peut être dépassé une fois qu’il a fait son travail, pas de la culpabilité toxique utilisée pour nous manipuler – la culpabilisation utilisée comme moyen de pression dans le couple ou envers ses enfants par exemple). Malheureusement, dans notre culture, la culpabilité s’associe à la honte : on ne doit pas seulement comprendre que l’on a fait une erreur, on doit en avoir honte. Pour preuve les punitions qui exposent la personne considérée comme coupable aux yeux des autres : que l’on pense au pilori utilisé il y a quelques siècles, au bonnet d’âne des écoliers ou à la tradition encore bien vivante de l’enfant envoyé au coin, le principe est le même, humilier en public le contrevenant aux bonnes mœurs.

Remettons les choses à leur place

Réfléchissons à nos émotions liées à la honte. Prenons l’exemple d’une enfant ou d’une jeune fille qui essaye un nouveau pantalon dans un magasin en présence de l’un de ses parents. Ce dernier lui fait alors remarquer « qu’elle est trop grosse pour ce pantalon ». L’enfant va alors ressentir de la honte. Elle n’a rien fait de mal. Elle n’a pas choisi son corps. Pourtant, elle va en avoir honte, honte de son image, de son enveloppe. Elle n’est pas coupable, mais il est probable qu’elle ressentira de la culpabilité à l’idée de ne pas correspondre aux attentes de ses parents et par extension aux attentes de la société. Cette honte la poursuivra partout, devant ses amis, face au sexe opposé. Prenons un autre exemple. Un enfant rentre chez lui avec une mauvaise note. Il a peut-être eu cette note parce qu’il n’a pas révisé, auquel cas il se sent coupable et, peut-être regrette-t-il de n’avoir pas plus travaillé. Mais peut-être n’a t-il simplement pas bien intégré certaines notions, il n’a pas compris, et ne pouvait donc avoir une bonne note. Dans ce cas, il ne devrait pas se sentir coupable. Pourtant, cette note est, en soi, une punition, un jugement. Il va devoir d’abord l’assumer face à son enseignant, face à la classe si les notes sont dites à l’oral (tradition humiliante s’il en est), puis face à ses parents. On attendra de lui qu’il se sente coupable évidemment, mais aussi qu’il ait honte de sa note. Derrière cette note, on lui dit qu’il est mauvais, qu’il n’est pas assez bon pour la société dans laquelle il évolue.

Vivre avec la honte

La honte est un déshonneur. Vivre « dans la honte », c’est avoir une vie qui n’est pas admissible par les autres. Citons par exemple la tradition du hara-kiri au Japon : quand le déshonneur touche un homme, il se doit de se donner la mort pour épargner sa famille de la honte et sauver son honneur. Il est donc considéré que vivre dans la honte est pire que la mort, que c’est une vie sans valeur. Sans aller jusque là, vivre avec un sentiment de honte est très pénible et est un frein à l’épanouissement et au développement de soi. Comment avancer quand on ne se sent pas valable ? Un.e enfant complexé.e par son corps a de grandes chances de devenir un.e adulte complexé.e qui ne se sentira pas beau/belle, qui ne s’autorisera pas à porter les vêtements qu’il/elle souhaite porter, et surtout qui ne sera pas à l’aise dans ses relations et sa sexualité. Un.e enfant qui ne se sent pas assez intelligent.e n’osera pas forcément plus tard entamer une formation qui lui plaît, postuler pour un emploi, développer son activité car il ou elle ne se sentira pas compétent.e pour ça.

Dire adieu à la honte

La honte, on ne peut probablement pas l’éviter. Nous, adultes, l’avons forcément vécue. Essayons de ne pas la transmettre à nos enfants. Cela peut se faire par plusieurs biais. Nous pouvons évidemment leur imposer ce sentiment : « tu devrais avoir honte d’avoir frappé ta sœur », « comment, tu ne sais pas que l’Inde est en Asie ??? », « Ta tenue n’est pas assortie, ça fait moche », etc. Attention car cela peut aller très vite, et totalement involontairement. Rire d’une erreur de notre enfant par exemple, même sans mauvais sentiment derrière, peut lui faire ressentir de la honte. Il s’agit vraiment, dans ce cas, de lui expliquer, si vous pensez que c’est nécessaire, que son erreur est drôle, que vous riez pour cela, pas parce que vous le trouvez, lui, nul ou ridicule. Ensuite, soyons attentifs à ce que nous transmettons à nos enfants par notre propre comportement. Si nous traînons notre propre honte toxique, nos enfants en héritent d’une manière ou d’une autre. Reprenons l’exemple si courant des complexes physiques : grandir avec une mère complexée par son corps et abonnée aux régimes va nous faire considérer notre propre corps avec la même sévérité. Enfin, répétons à nos enfants qu’ils sont bien comme ils sont, quels que soient leur corps, leur caractère, leur intellect, leurs goûts, que peu importe le regard et le jugement des autres, l’important est d’être en accord avec soi-même. Et si un épisode les rend honteux (cela arrivera inévitablement), aidons-les à mettre des mots sur leur sentiment, à l’écouter, et à le dépasser, cela leur évitera d’en garder la blessure encore des années après.

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