© Sophie Elusse

Lorsque des parents d’ados se rencontrent, il est plus que probable qu’ils parlent de leurs ados, et plus précisément de leurs difficultés avec ces ados « en pleine crise ». Cette crise d’adolescence serait pour nombre d’experts un passage obligé. Décryptons donc celle-ci et ses origines, nous pourrions être surpris par le pourquoi de cette fameuse crise !

Ici et là, on peut lire sur le Net en tapant dans un moteur de recherche les mots « crise d’ado » : trucs et astuces pour passer ce cap, comment gérer la crise d’adolescence ?, pourquoi tant de violence ?, etc. Manifestement, cette crise est un problème pour lequel on s’évertue à rechercher activement des solutions. L’analogie avec l’allaitement est intéressante, l’allaitement et l’adolescence sont d’emblée des situations considérées comme problématiques… On peut faire une autre analogie entre la crise des 2 ans et la crise d’adolescence : la fameuse crise des 2 ans serait, elle aussi, un passage obligé… Catherine Dumonteil-Kremer explique que dans notre société, on considère qu’« un adulte qui essaie de combler des besoins inassouvis au fond de lui pendant de longues années fait une crise d’adolescence, un enfant de 4 ans qui ne veut plus obéir aux injonctions parentales est un ado précoce… Nous associons la rébellion contre l’autorité, qui à mon avis est une caractéristique humaine, à l’adolescence.1 »

Un peu d’histoire

Philippe Ariès évoque dans son ouvrage L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime2 que la crise d’adolescence n’existait pas sous l’Ancien Régime3.  Les enfants se mêlaient très tôt à la vie des adultes, s’initiant aux différentes tâches quotidiennes et s’acquittant de leur part de travail dès le plus jeune âge. À 14 ans, les jeunes hommes peuvent prendre les armes, entrer à l’université ou en apprentissage, tandis que les filles peuvent être mariées ; et les 15 ans marquent la fin de l’enfance et le passage dans le monde adulte. Puis l’école permet très sûrement à ces enfants d’échapper à un monde du travail rude, avec des conditions difficiles menant trop souvent à une mort prématurée.
Par la suite, la situation évolue notamment à partir du 18e siècle. Rousseau, dans Émile4, parle en ces termes : « le jeune ne veut plus être gouverné ». Deux événements majeurs du 19e siècle peuvent apporter un éclairage. D’une part, la Révolution industrielle prolonge le contrôle de la famille sur les jeunes, souvent jusqu’au mariage, et, d’autre part, un tournant s’annonce dans l’instruction des enfants. En France, sous la férule de Jules Ferry, les jeunes filles peuvent accéder à l’enseignement secondaire (1880) et l’instruction devient obligatoire (1882). Les jeunes sont ainsi maintenus dans un statut qui n’est ni celui des enfants, ni celui des adultes. Ils sont donc à l’écart des deux communautés et forment une nouvelle classe d’âge, les adolescents.
Ainsi se serait ensuite progressivement construite l’idée selon laquelle cette nouvelle classe d’âge, parce qu’en transition, se chercherait et entrerait en conflit avec le reste du monde pour trouver son identité.

Trop de contrôle, d’enfermement ?

Les spécialistes et autres experts ne cessent de donner des avis et conseils pour faire face à des ados en pleine crise. Ils agissent comme si le problème venait des ados eux-mêmes, devenus incontrôlables. Le mot est lâché, le contrôle. En effet les parents perdraient le contrôle de la situation ou de leur enfant lorsque celui-ci entre en crise. Ceci implique donc que, déjà en amont, ils aient le contrôle. On en arrive donc à cette parentalité conditionnelle dont parle Alfie Kohn5 : « Le problème majeur de la parentalité dans notre société n’est pas le laxisme, mais la peur du laxisme. Nous sommes si inquiets à l’idée de gâter les enfants que nous finissons par trop les contrôler. »
Le journal Child Development a publié une étude portant sur environ 4 100 adolescents. L’idée était de mettre en lien le comportement des adolescents et la façon dont ils avaient été éduqués. Ceux qui avaient eu des parents autoritaires ont obtenu les meilleurs scores d’« obéissance et de conformité aux normes des adultes, [mais] ces jeunes semblent en avoir payé le prix en termes de confiance en soi – quant à la possibilité de croire en eux, et concernant la perception de leurs propres capacités sociales et scolaires. Le schéma d’ensemble suggère que les jeunes gens de ce groupe ont appris à obéir sous la contrainte.6 »
Ainsi une trop grande soumission serait le résultat d’un contrôle excessif, mais certains jeunes vont vers un comportement à l’opposé de celui-ci, « où ils se rebellent contre tout et n’importe quoi. Leur volonté, leur jugement, leur besoin d’avoir leur mot à dire concernant leur propre vie ont été piétinés et devenir excessivement provocants est la seule façon pour eux de retrouver un sentiment d’autonomie.7 »
Catherine Dumonteil-Kremer émet l’hypothèse selon laquelle l’enfermement que les enfants subissent serait également lourd de conséquences : « C’est ainsi que nous imposons à nos enfants de vivre enfermés pendant de longues années, en position assise la plupart du temps, ce qui est contraire à leur soif d’exister. […] L’école hypothèque le temps familial. Cela pour plusieurs raisons : […] nos enfants ont de plus en plus de travail à faire à la maison, ce qui ne laisse pas beaucoup de temps pour des échanges parents-enfants ; […] la réussite scolaire est devenue la préoccupation centrale des parents, ce qui parasite la relation avec l’adolescent.8 »
En somme, c’est un peu comme si ces jeunes, confinés et trop contrôlés durant toutes leurs années d’enfance, criaient à la face du monde leur ras-le-bol.

Trop peu d’écoute, de respect des besoins ?

Le site psychologies.com interroge la question de cette crise d’adolescence : « Une ambiance familiale harmonieuse, des parents qui sont à l’écoute, serait-ce la clé ? “À partir du moment où vous avez un environnement relativement équilibré, où l’on arrive à parler, à échanger, malgré les problèmes inévitables, il n’y a pas de raison que la crise d’adolescence prenne une dimension tapageuse, note Daniel Marcelli. La violence contre soi-même ou contre les autres vient souvent du fait que la parole ne fonctionne plus, quand on se trouve dans un climat de très médiocre compréhension, d’empathie basse.”9 »
Alfie Kohn confirme en ces termes : « Se concentrer sur les besoins des enfants, et œuvrer avec eux pour faire en sorte de les combler, constitue en soi un engagement à prendre les enfants au sérieux. Cela signifie qu’ils sont traités comme de vraies personnes avec des sentiments et des désirs. On ne peut pas toujours s’accommoder des préférences des enfants, mais on peut toujours les prendre en considération et ne pas les rejeter d’emblée.10 »
Outre la façon dont on a pu accompagner ses enfants petits, Alfie Kohn évoque aussi notre rôle dans la vie de nos adolescents et jeunes adultes. Certains se désintéressent de la vie de ces enfants devenus grands et autonomes, ou à l’inverse, d’autres deviennent parents hélicoptères et interfèrent de façon excessive dans la vie de leurs grands enfants. « Grandir, devenir adulte, ça va plus loin que de se débrouiller tout seul, et les parents doivent trouver le juste équilibre, soutenir l’autonomie tout en maintenant le lien avec leur enfant. Cela signifie répondre aux besoins de leur enfant plutôt que d’appliquer le principe bête et méchant – “encourager l’indépendance” – dont sont pétris la plupart des conseils sur ce sujet.11 »

Quand la fiction se fait réalité et se fait bad trip

La crise d’adolescence serait donc une construction sociétale, voire culturelle, liée à trop de contrôle, d’enfermement ou trop peu de lien, de bienveillance. Les médecins et les médias se faisant le relai d’une réalité déformée, la mayonnaise a pris et la crise devient un incontournable aux yeux de la société. En passant sous silence les vraies raisons de cette crise, on est complice d’une manipulation âgiste.
Il est cependant un fait indéniable, celui de la transformation physique de l’enfant vers l’adulte, le corps change, et parfois, ce passage n’est pas sans remous. Deux réactions peuvent être observées, là aussi dans les extrêmes. Soit l’adolescent surinvestit son corps, il passe des heures à se préparer, accorde une grande importance à l’apparence, et de la valeur à l’image que les autres ont de lui, etc. ; soit il a des comportements auto-destructeurs, sur le plan alimentaire avec l’anorexie, la boulimie, la junk food, etc., il se scarifie, se tatoue ou se perce à outrance, ou encore, il consomme diverses drogues. Il emmène son corps qu’il ne parvient pas à apprivoiser au bord du précipice.
Parfois ces maux sont alimentés par d’autres – violences éducatives, phobie scolaire, etc. – l’ado est alors sans repères, avec une estime de lui pour ainsi dire inexistante, la communication est rompue et c’est le cercle infernal tant pour l’adolescent que pour les parents. Selon psychologies.com, les jeunes pris dans une telle spirale représenteraient 15 à 20 % des adolescents, et  « les manifestations les plus extrêmes (délinquance, suicide…) ne concernent heureusement qu’une minorité de jeunes. » Sans vouloir inquiéter outre mesure, notons toutefois qu’un jeune en souffrance doit nous alerter, mieux vaut prévenir. Le site Le Journal des femmes précise au sujet des ados en grande souffrance : « Le nombre de suicides d’adolescents augmente régulièrement depuis les années 70. Aujourd’hui, ce sont près de 1 000 décès par an, pour 80 000 tentatives ! Avec 15 % du total des décès, le suicide représente la deuxième cause de mortalité chez les moins de 20 ans, loin derrière les accidents de la circulation, 40 % du total des décès de cette classe d’âge. » Parce qu’un jeune en souffrance est vulnérable et manipulable, il nous appartient de réagir, dans ces cas extrêmes, en encourageant le jeune à consulter, en contactant des associations de soutien12, et dans le cas de crainte de passage à l’acte imminent en appelant les urgences.

La crise, un rituel ?

Le site psychologies.com rapporte les propos de l’auteur Philippe Jeammet au sujet des rituels et de cette nouvelle notion d’adulescense : « Aujourd’hui, il n’y a plus de rites – rites de séparation d’avec le monde de l’enfance, rites d’intégration dans la vie d’adulte –, ou alors ils sont édulcorés, donc la période de l’adolescence s’allonge largement au-delà de la puberté, au point que l’on ne sait plus vraiment quand elle se termine. Dans les sociétés comme les nôtres, plus libérales, moins marquées par les rituels de césure, il reste toujours quelque chose d’adolescent en nous, dans la mesure où chacun de nous doit être capable de donner la parole à l’enfant qu’il a été, sans pour autant risquer d’être débordé. Je dirais que l’adulescent est toujours un peu débordé par l’enfant qu’il a été, et ne s’est pas encore trouvé comme adulte. On voit certains jeunes devenir adultes trop vite. Ceux-là risquent, tôt ou tard, d’être débordés par l’enfant qu’ils ont étouffé. La crise du milieu de vie, c’est un peu une adolescence attardée.13 »
Si cette sempiternelle crise se fait rituel de passage, on peut sûrement trouver des façons joyeuses et bienveillantes pour que l’ado se souvienne de ce passage de façon positive14. Catherine Dumonteil-Kremer, dans l’introduction de son livre15, exprime son besoin d’accompagner encore son enfant adolescent, puis adulte en tâtonnant pour trouver sa place, ni trop loin, ni trop proche, car, après tout, notre rôle de parents n’est-il pas de bien-­veiller sur nos enfants, et ce, quel que soit leur âge !
« Lorsque ma dernière fille a dépassé sa dixième année, j’ai senti une forme d’urgence qui m’a poussée à me dépasser. Voilà que j’entrais dans la dernière ligne droite de mon rôle de parent, que le champ de mes possibilités se réduisait à grande vitesse ! J’avais le sentiment de ne plus avoir de temps. Je pouvais compter sur les doigts d’une main les années qui me restaient à vivre auprès de mes enfants. Après avoir passé de longs moments à me demander quand je ne serais plus réveillée la nuit, quand je pourrais marcher à mon rythme (les parents qui se déplacent avec un bambin explorateur comprendront ce que je veux dire), voilà que je voulais retenir le temps. Il m’en fallait encore des contacts empreints de tendresse, des activités familiales, des périodes de jeux, des discussions en tête à tête, je n’avais pas terminé mon travail…


1 L’Adolescence autrement, Faire confiance aux ados, faire confiance à la vie !, Éditions Jouvence (2010).
2 L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Éditions Plon (1960).
3 Période entre le système féodal et la Révolution Française.
4 Émile, ou de l’Éducation, 1762.
5 Aimer nos enfants inconditionnellement, Éditions l’Instant Présent (2015).
6 Lamborn et al., 1991, citations p. 1062.
7 Alfie Kohn, op.cit.
8 Op. cit.
9 https://www.psychologies.com/Famille/Ados/Crise-d-ados/Articles-et-Dossiers/La-crise-d-ado-ce-n-est-pas-obligatoire
10 Op. cit.
11 Alfie Kohn, Le Mythe de l’enfant gâté, Éditions l’Instant Présent (2017).
12 Fil Santé Jeunes, http://www.filsantejeunes.com,  écoute et information dans les domaines de la santé physique, psychologique et sociale, 7j/7, de 9 h à 23 h, 0800 235 236  / Phare Enfants-Parents, http://phare.org, accueil et écoute téléphonique des parents d’enfants suicidés ou en situation de mal-être, 01 43 46 00 62, du lundi au vendredi de 10 h à 17 h.
13 L’Adolescence, Aider son enfant à grandir, Éditions J’ai lu (2004).
14 Voir notre article sur les rites de passage p. 29-30-31.
15 Op. cit.

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