© Guillemette Lepelletier

Nous nous attachons à démontrer régulièrement l’importance de la prise en compte des émotions de nos enfants pour les faire grandir en santé tant physique qu’émotionnelle. Qu’en est-il pour le couple de parents que nous formons autour d’eux ? Y portons-nous la même attention ? Entre nos enfants, notre travail, notre fatigue, etc., nous accordons-nous du temps à être un couple heureux ? Qu’est-ce qu’un couple heureux ? En quoi est-ce important, pour nous ou pour nos enfants ?

John Gottman, chercheur en psychologie, a étudié les mécanismes du mariage et du divorce pendant près de vingt ans aux États-Unis. Il en vient à ce constat : « Ce qui fonde la réussite d’un couple est, en fait, étonnamment simple. Les couples heureux ne sont pas plus intelligents, plus riches ou plus psychologues que les autres. Mais dans leur vie quotidienne, ils sont parvenus à établir une dynamique qui empêche leurs pensées ou sentiments négatifs à l’égard l’un de l’autre (et elles existent chez tous les couples) de submerger leurs pensées ou sentiments positifs.1 »

À l’arrivée d’un enfant, cette dynamique est rapidement mise à mal : entre nos croyances et nos valeurs familiales différentes et la réalité de la parentalité, c’est le temps de l’épreuve.

À l’épreuve de la parentalité

Pourquoi parler d’épreuve alors que nous avons attendu et désiré notre enfant avec tant de bonheur ? Il nous faut être honnête, à cette grande joie est aussi associé un certain désenchantement. De couple d’amants, nous devenons couple de parents. Nous faisons face à notre fatigue, physique et émotionnelle, à nos inquiétudes, à l’éloignement et/ou aux contradictions familiales, à la solitude… Entre l’image parentale que nous avions rêvée et notre réalité, les étapes de développement de l’enfant comme la phase œdipienne par exemple peuvent parfois être des épreuves sérieuses pour le couple. « Peu importe qui est dans le doute et dans la difficulté à réagir, si l’autre prend instantanément le relais pour faire front, y compris avec les enfants, sans pour autant tirer profit de la situation sur le plan du pouvoir, quel qu’il soit2 ». Il y a l’intention de l’un et l’interprétation de l’autre, les deux pouvant être source d’incompréhension si le regard n’est plus échangé, si la communication est basée sur la crainte de s’exprimer ou évitée (les écrans prenant de plus en plus de place). Pour faire grandir nos enfants sans inquiétudes quant à la solidité de l’image parentale, il est important que le couple soit cohérent, dans les informations qu’il donne comme dans l’éducation qu’il transmet. La compétition, le pouvoir ne peuvent que desservir l’enfant et le couple de ses parents.

Les sept principes de Gottman

Cette question du pouvoir est reprise dans l’un des sept principes de Gottman pour entretenir le bonheur dans son couple. C’est sa loi n° 4 : « se laisser influencer par son partenaire ». La notion de respect de l’opinion de l’autre est ici fondamentale, tout comme la participation de chacun au processus de décision. « Toute relation sans jugement est une relation sans problème. Quand je renonce à mon auto-jugement, j’élimine la plupart de mes problèmes3 ». Pour mieux comprendre le point de vue de son partenaire, Gottman propose d’« enrichir sa carte du tendre » (loi n° 1). Il désigne par ce terme « la zone du cerveau où l’on stocke toutes les informations pertinentes sur la vie de son partenaire. Autrement dit, ces couples ont réservé un large espace cognitif à leur vie à deux. Ils se rappellent des événements marquants de la vie de l’autre, et remettent à jour leurs informations au fur et à mesure que les sentiments de l’autre et les faits le concernant évoluent4 ». S’imposer un moment partagé dans l’emploi du temps familial pour mettre à jour cette carte peut se faire de manière très ludique grâce aux jeux et exercices proposés dans ce même livre pour chacune des lois décrites. Les lois n° 2 et 3 consistent respectivement à « cultiver la tendresse et l’estime réciproque » et « se tourner l’un vers l’autre au lieu de se détourner l’un de l’autre ». Concrètement, il s’agit de se regarder, de se regarder vraiment dans les yeux, de prendre le temps de se connecter à l’autre par le regard ; d’éviter les échanges verbaux chargés d’impolitesse et de manque de respect et privilégier douceur et paroles valorisantes, complicité, solidarité et compassion. En ce qui concerne la tendresse, nous nous y attarderons plus longuement dans un prochain paragraphe lié à la sexualité. Se tourner l’un vers l’autre, c’est se montrer solidaire, mais c’est aussi prendre soin des besoins de l’autre. Par des phrases de rapprochement simples, nous pouvons ainsi envoyer un message positif à notre partenaire et réduire le stress susceptible de causer une dispute. En parlant chacun notre tour, sans donner notre avis quand il ne nous est pas demandé, en nous intéressant sincèrement à ce que dit l’autre, en lui montrant que nous le comprenons, en nous rangeant dans son camp, en validant ses émotions et en exprimant notre affection, nous augmentons son « réservoir d’amour5 », son « compte épargne affectif6 ». Dans la loi n° 5, « résoudre les problèmes solubles » se retrouvent les méthodes de gestion de conflits qui ne marchent pas forcément pour tout le monde avec pour grandes lignes l’utilisation du « je », etc. Gottman présente quatre « piliers des conflits destructeurs du couple7 » qu’il faut à tout prix éviter d’inviter dans nos conversations en favorisant un démarrage en douceur de celles-ci : la critique, le mépris, l’attitude défensive et la dérobade. Il propose aussi l’utilisation de tentatives de rapprochements pour s’apaiser l’un l’autre : exprimer ses sentiments (« j’ai l’impression de… »), besoin de se calmer (« j’ai besoin de… »), faire ses excuses, arriver à dire oui, arrêter tout, reconnaître ses torts. Il est important de distinguer les problèmes solubles (qui relèvent de deux conceptions différentes sur lesquelles un compromis est possible) des problèmes permanents. Pour ces derniers, il nous faut apprendre à vivre avec cette différence irréductible entre nous, ce qui n’est possible que par le dialogue et la compréhension mutuelle. C’est la loi n° 6, « surmonter les blocages », où nous partageons nos rêves et aspirations et respectons ceux de notre partenaire. Si le couple respecte ces six lois, la relation est sans doute plus harmonieuse. Il peut cependant manquer « le sentiment profond d’un sens partagé », d’« une culture de couple », « riche en symboles et en rites, ainsi qu’une appréciation des rôles et des buts qui vous unissent, qui vous amènent à comprendre ce que cela signifie d’appartenir à la famille que vous êtes devenue8 ». C’est la loi n° 7 où s’expriment les objectifs de chacun, les rituels familiaux… On pourrait y ajouter une loi supplémentaire où s’inscriraient la fantaisie et le rire partagé.

« La relation se construit au fil des expérimentations. […] Souvent, vous cherchez l’autre pour construire une famille, pour vivre une sexualité épanouie, pour… Ceci est voué à l’échec car vous faites vos projections sur l’autre avant même de le connaître. Et si au contraire vous aviez envie simplement d’expérimenter une relation avec quelqu’un qui vous inspire même si vous ne savez pas pourquoi il vous inspire… Qu’est-ce que cela change ?9 »

La sexualité en conscience

Ce qui différencie un couple d’une autre relation, c’est pour une grande part son intimité partagée. Comment faire pour éviter de ressentir une pression à l’idée de s’adonner à un acte sexuel alors que la fatigue est si grande, le temps si limité, l’humeur pas toujours au beau fixe ? « La sexualité est une manifestation naturelle, saine et joyeuse de notre force de vie. Or, bien souvent, son expression est entravée ou détournée par des sentiments ou idées reçues tels que la honte, la culpabilité, l’interdiction du plaisir, la dépendance affective, les ressentiments et préjugés vis-à-vis du sexe opposé. Nous pouvons évoluer vers une sexualité épanouie en prenant conscience que ces sentiments sont issus de notre passé (ou de celui de notre lignée) et peuvent être remplacés par le lâcher-prise, l’humour, l’attention aux sensations présentes, la légèreté et la joie10 ». Prendre soin de son corps, assouplir nos comportements comme nos gestes pour moins de rigidité, accepter l’autre et souligner le positif au quotidien… Sortir d’une sexualité conventionnelle pour s’autoriser à pratiquer autrement, dans une sexualité plus douce où l’orgasme n’est pas une fin en soi, où le but est finalement bien moins important que le chemin pour y accéder permet de grapiller quelques minutes de caresses, de baisers, d’échanges en peau-à-peau qui renforcent encore le couple. Selon l’approche de Diana Richardson, la sexualité, « si elle est conventionnelle, peut alimenter notre réactivité émotionnelle car, basée sur la friction, elle génère tensions et surcharges dans le corps. Ensuite, pour retrouver son équilibre, l’organisme va chercher à les éliminer par différents moyens, dont la décharge émotionnelle11 ». C’est le temps des incompréhensions, des disputes. La sexualité influence le couple puisqu’elle influence considérablement notre seuil de réactivité émotionnelle. Elle influence aussi notre équilibre du féminin et du masculin : nous nous sentons femme, nous nous sentons homme et plus uniquement mère et père. Notre puissance tout comme la nécessité de l’individuation de la conscience de nos désirs, de nos besoins, de nos forces, de nos faiblesses nous donnent accès à nous-même à travers cette expérience d’amour partagé.

Être soi-même

« L’apprentissage de l’amour nécessite de traverser différents niveaux de relation12 ». Considérant le couple comme un lieu d’expérimentation pour évoluer ensemble et individuellement, Paule Salomon,  dans son ouvrage La Sainte folie du couple13, « distingue 7 étapes par lesquelles passent et repassent les couples indéfiniment. Cependant, plus le niveau de conscience s’élève, plus les passages sont aisés, rapides, à l’image de la spirale de l’évolution.14» Du couple amoureux, archaïque, fusionnel, transitoire où se pose la question « comment être désiré/désirant sans être enfermé/enfermant ? » au couple éveillé, à la fois solitaire et solidaire, nous passons par différents stades dans le but ultime d’être nous-même à deux. Combien de temps arrivons-nous à rester dans chacune de ces étapes ? Pour l’auteure, le plus grand handicap que nous portons est lié au « mauvais amour de soi ». Nous devons apprendre à sortir de la fusion archaïque avec la mère, à sortir du modèle dominant/dominé et de la prise de pouvoir et ne pas tourner en rond dans le conflit.

Il ne s’agit pas de parler la même langue en fait mais de devenir bilingue : « Hommes et femmes ne parlent pas toujours le même langage. Mais parlant tous les deux le français, ils utilisent les mêmes mots. C’est la signification qu’ils leur donnent qui diffère. Pas étonnant qu’ils aient donc du mal à se comprendre. Apprendre à devenir bilingue est aujourd’hui indispensable pour une vie en couple et famille plus harmonieuse.15 »

Entretenir le bonheur dans son couple demande de la persévérance, de la volonté d’aimer vraiment. « Je vis ma relation amoureuse aussi longtemps que je la crée et tant que j’y apporte ma contribution active. Créer ma relation signifie aussi la remettre en question, la modifier, reprendre de l’altitude… Je détruis ma relation au moment où je cesse de la créer ou lorsque je deviens passif.16»


1 Les Couples heureux ont leurs secrets, Les Sept lois de la réussite, John M. Gottman et Nan Silver, Éditions Pocket (1999), p. 16.
2 La Magie du couple heureux, Comment ré-enchanter son couple, Liliane Holstein, Éditions Josette Lyon (2017), p. 52.
3 La Porte de la libération, Manuel de paix intérieure, Don Ernesto Ortiz, Éditions Véga (2017), p. 12.
4 John M. Gottman et Nan Silver. op.cit., p. 77.
5 Les Langages de l’amour, Gary Chapman, Éditions Farel (1997).
6 John M. Gottman et Nan Silver, op.cit., p. 119.
7 John M. Gottman et Nan Silver, op.cit., p. 206.
8 John M. Gottman et Nan Silver, op.cit., p. 309.
9 http://la-voie-du-couple.com, newsletter du 26/03/2018 : « Des clés pour vivre une relation harmonieuse ».
10 Âme de sorcière ou la magie du féminin, Odile Chabrillac, Éditions Harmonie Solar (2017), p. 95.
11 Le Slow Sex, s’aimer en pleine conscience, Anne et Jean-François Descombes, Éditions Marabout (2017), p. 183.
12 Soulever le toit pour voir le ciel, Une femme sur les chemins de l’éveil, Kenza Belghiti, Éditions Le Souffle d’Or (2017), p. 179.
13 Éditions Le Livre de Poche (2001).
14 Kenza Belghiti, op.cit., p. 180.
15 https://www.pauldewandre.com

16 Décodez votre sexualité, Vers un accomplissement relationnel et sexuel, Philippe Lévy, Éditions Le Souffle d’Or (2007), p. 34.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Saisissez votre commentaire svp !
Saisir votre nom ici svp

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.