© Jenny Balmefrézol

Pourquoi certaines mamans continuent-elles d’allaiter après les 3 ans de leur enfant ? Quels sont les bénéfices nutritionnels et sanitaires ? À quelles critiques ces mamans font-elles face ? Voici quelques-unes des questions auxquelles nous allons tenter de répondre en nous penchant sur l’allaitement dit long voire très long.

Quand on parle d’allaitement, dans le sens commun, on pense en mois : un mois (« donner un bon départ au bébé »), trois mois (reprise du travail pour la plupart des femmes, qui croient pour une majorité que le sevrage est obligatoire).
Allaiter six mois, c’est se conformer aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé : « l’OMS recommande l’allaitement maternel exclusif pour les nourrissons pendant les 6 premiers mois pour une croissance, un développement et un état de santé optimaux1 ». Mais c’est aussi déjà souvent considéré par beaucoup comme un allaitement long, voire « inutile » puisque l’enfant commence à manger des aliments solides. Si allaiter un bambin après 1 an, 2 ans, est, dans nos sociétés occidentales, un acte marginal, on peut néanmoins le justifier en s’appuyant sur les recommandations de l’OMS, qui sont de « poursuivre l’allaitement jusqu’à la deuxième année de l’enfant, ou plus, en lui donnant des aliments de complément appropriés ».
Allaiter au-delà de 3 ans, on en parlait que très rarement, hormis dans les revues spécialisées ou les associations de soutien à la parentalité. Jusqu’à ce qu’en 2012, la revue Time2 sorte un numéro avec en couverture la photo d’une mère allaitant son grand enfant de 3 ans. La couverture (enfant debout sur une chaise pour téter, sa mère debout elle aussi), a fait le tour du monde et créé une polémique planétaire, donnant lieu à des débats passionnés. Pourtant, les anthropologues s’accordent à dire que l’âge « naturel » auquel les enfants cessent de téter se situe entre 2 et 6 ans.

Un bambin de 5 ans ne tète plus comme un nouveau-né

Allaiter un enfant, ça ressemble à quoi finalement ? C’est un enfant qui vit des journées passionnantes, qui expérimente et voit des choses, qui est le plus souvent scolarisé et a des camarades, s’exprime généralement très bien et aime « vivre sa vie ». La seule différence est que cet enfant, s’il a faim, soif, sommeil, besoin de réconfort, se rapprochera de sa maman et demandera de façon intelligible et non équivoque à boire au sein. Cette demande peut être sans pudeur, ou bien plutôt cachée, selon la demande de la maman, les critiques de l’entourage familial ou social… Ainsi, Marie, lorsque sa fille est entrée en première année de maternelle, lui a demandé de ne pas dire à sa maîtresse qu’elle tétait encore, parce que c’était « leur secret ». Même si les mamans concernées sont convaincues d’offrir le meilleur à leur enfant et de vivre une relation privilégiée avec lui, l’allaitement après 3 ans est rarement étalé au grand jour, dans notre pays où seuls 25 % des bébés sont encore allaités à 6 mois et 9 % à 12 mois.
Il n’est pas rare non plus qu’à partir de 4 ans, le rythme des tétées soit très espacé. Erica, dont l’aîné a été allaité trois ans et sept mois, se souvient que, les derniers mois, il ne réclamait plus pendant plusieurs jours d’affilée.
En effet, un enfant de cet âge n’a plus un rythme bien établi (si tant est qu’il en ait eu un avant), ou bien c’est un allaitement en pointillés, ainsi qu’en témoigne Sophie, qui a allaité sa fille cinq ans : « Ma fille ne tétait que quelques secondes le matin, avant de boire un bol de lait cacaoté et de manger des tartines. Le soir c’était encore plus rapide, elle tétait simplement quelques secondes, en « coup de vent » pour dire bonne nuit avant de partir dans sa chambre avec Papa pour être bordée. Elle ne pouvait pas s’en passer mais c’était très furtif. »

Un allaitement « long » ou « très long » ?

Même entre mamans allaitantes, la frontière du « long » ou « trop long » n’est pas la même. Souvent, lorsqu’une maman allaite un nouveau-né, elle a du mal à imaginer que certaines mères allaitent encore des bambins qui savent non seulement marcher, mais aussi parler, se servir tout seuls à manger, voire qui vont à l’école. Le cheminement est souvent progressif, la « limite » étant repoussée au fur et à mesure que le bébé grandit. Ainsi, une mère qui avait dit qu’elle allaiterait jusqu’à l’âge de 1 an ne voit finalement aucune raison d’arrêter « maintenant que tout va si bien » lorsque l’enfant souffle sa première bougie. Hélène se souvient très bien avoir été « choquée » lorsqu’elle a vu pour la première fois lors d’une réunion de soutien à l’allaitement un bambin de 2 ans et demi courir vers sa mère et soulever son t-shirt pour téter alors qu’il était en train de jouer. À l’époque, son bébé n’était âgé que de quelques semaines. Aujourd’hui, il a 3 ans et 2 mois et est « encore allaité », avec son petit frère né entre-temps : sa vision des choses a naturellement évolué et ce qui lui semblait impensable il y a trois ans est devenu naturel.
D’autres mamans se sont documentées pour déterminer quels étaient les réels bénéfices de la poursuite de l’allaitement et ont décidé d’aller jusqu’au sevrage naturel pour offrir à leur enfant « cette chance-là » tout en tissant une relation privilégiée avec lui, cette décision s’imposant souvent d’elle-même lorsqu’il s’agit du deuxième enfant, ainsi qu’en témoigne une maman de trois enfants qui n’envisage pas de sevrer la dernière après avoir « laissé la cadette aller jusqu’au sevrage naturel ».

Autonomie et langage de l’enfant

Le plus gros reproche fait à l’allaitement long et aux mères qui « osent » allaiter encore leur enfant à cet âge-là est que cela nuirait à l’autonomie de l’enfant. Allaiter si longtemps ferait d’eux des enfants « collés à leur mère », dépendants, timides, craintifs. En réalité, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Tout comme dans la théorie de l’attachement, un bébé puis un bambin que l’on a toujours rassuré et respecté dans son rythme et ses besoins (proximité physique, faim, sommeil) et à qui l’on a permis d’attendre qu’il soit émotionnellement prêt à se séparer devient un enfant plus secure, profondément rassuré, et donc apte à devenir un enfant autonome et un adulte indépendant. La même critique est faite vis-à-vis du langage, le sein de la mère étant considéré par les détracteurs de l’allaitement long comme « un bouchon » que l’on colle dans la bouche de l’enfant. C’est bien mal connaître les mères et les enfants, généralement des enfants très bavards, curieux, sûrs d’eux. Par ailleurs, il serait bien difficile d’imposer à un enfant de 4 ans de venir téter contre son gré !

Cas de l’enfant hospitalisé

Pour un enfant malade, le lait maternel est vraiment la meilleure nourriture (parfois la seule qu’il parvient à ingérer). Il contient des facteurs immunologiques qui l’aideront à combattre sa maladie. En outre, l’aspect psychologique est primordial : l’enfant garde ses repères et trouve dans l’allaitement du réconfort, un geste familier, un câlin avec maman. L’allaitement est particulièrement utile et réconfortant après un geste invasif, un examen douloureux, stressant, une séparation. Pour autant, un enfant toujours allaité n’est pas chose courante. Les mamans qui allaitent un bambin peuvent faire face à des critiques ou des remarques désobligeantes qui les conduisent parfois à cacher purement et simplement qu’elles allaitent « encore ». C’est le cas de Stéphanie qui, lors d’un court séjour de sa fille de 4 ans en pédiatrie, a préféré lui donner la tétée « en cachette » par peur des critiques : « La tétée, je lui ai donné quand on nous a laissées seules. Personne n’a vu, et j’avoue que ça m’a arrangé car j’angoissais un peu de la réaction du personnel s’il nous surprenait. » Quel étrange paradoxe pour de nombreuses mères de savoir qu’elles font ce qu’il y a de mieux tout en préférant le cacher par peur d’être incomprises, voire critiquées…

Bénéfices en matière de santé

Après 3 ans, le lait maternel ne devient pas « que de l’eau ». Certes, depuis longtemps, l’essentiel de l’alimentation de l’enfant est fourni par des aliments solides, une nourriture variée. Mais le lait maternel contient encore des nutriments précieux, des facteurs immunologiques, des acides gras polyinsaturés à longue chaîne (AGPI), particulièrement importants pour le développement du système nerveux central.
En outre, si les bienfaits et qualités nutritionnelles du lait maternel ne sont plus à démontrer, il est des situations et des pathologies où la durée de l’allaitement influence directement les pourcentages de « chance » de développer (ou à l’inverse, d’échapper à) telle ou telle maladie.
On appelle cela les effets dose-dépendants de l’allaitement. Une étude sur l’allaitement long et l’allergie réalisée dans deux quartiers défavorisés d’Afrique du Sud a démontré, par exemple, que, pour les enfants sans prédisposition allergique (un ou deux parents atteints eux-mêmes d’allergie étant une situation qui donne un « terrain » allergique à l’enfant), un allaitement supérieur à une durée d’un an diminuait de 64 % le risque pour l’enfant de développer une allergie par rapport à un allaitement inférieur à 6 mois et de 57 % pour l’asthme3.
Il ne faut pas oublier non plus qu’allaiter a une incidence sur la santé de la mère. Pour ne citer qu’un exemple, « plus la durée totale d’allaitement dans la vie d’une femme est longue, plus le risque de cancer du sein diminue. Le non-allaitement ou l’allaitement court, qui sont la norme de la plupart des pays occidentaux, contribuent de manière significative à l’incidence élevée du cancer du sein dans ces pays4 ».


1 Déclaration de l’Organisation mondiale de la santé du 15 janvier 2011.
2 « Are you mom enough ? » Time, 21 mai 2012.
3 Obihara et csrs, « The association of prolonged breastfeeding and allergic disease in poor urban children », European Respiratory Journal, 2005; 25 :970 -977.
4 « Breast cancer and breastfeeding : collaborative reanalysis of individual data from 47 epidemiological studies in 30 countries, including 50 302 women with breast cancer and 96 973 women without the disease », Collaborative Group on Hormonal Factors in Breast Cancer, Lancet 2002; 360: 187-95.

Pour aller plus loin

L’Allaitement long expliqué à mon psy, Agnès Vigouroux, Éditions du Hêtre (2015)
Récits d’allaitement au-delà de 3 ans :
L’allaitement quand il dure (longtemps), allaiter un enfant de plus de 3 ans, récits, hors-série d’Allaiter Aujourd’hui (2014).
Les années de lait, récit d’un allaitement au long cours, Marie Australe, Éditions l’Instant Présent (2009).
« L’allaitement dans les terres de Gengis Khan », Mothering n° 155 (2009).

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