© Eugenia Corne

Issue des lignées mexicaines et guatemaltèques, Eugenia Corne est fille et petite-fille de guérisseuses guatémaltèques. Doula et thérapeute en Bretagne, elle accompagne les femmes et les couples en proposant des soins et rituels puisés directement dans ses racines, mêlés à d’autres techniques et traditions auxquelles elle s’est formée (différentes techniques de massage, réflexologie, fleurs de Bach, élixirs floraux). Aujourd’hui, elle nous parle de la grossesse, de l’accouchement et du post-partum au Guatemala et de la façon dont elle intègre les traditions mayas à son travail de doula.

  • Grandir Autrement : Comment se passent une grossesse et un accouchement au Guatemala ? Leur approche est-elle encore traditionnelle ?
    Nous sommes un pays riche de vingt-trois groupes ethniques et de vingt-deux langues. Soixante pour cent de la population appartient aux groupes ethniques Mayas, Garifuna ou Xinca. Une grossesse dans la capitale, dans une population métisse pauvre, n’aura rien à voir avec celle d’une famille de classe moyenne ou classe plus aisée. Il faut savoir que le système de santé au Guatemala, comme dans la plupart de nos pays en Amérique Latine, est déficient. C’est à double tranchant, car ça préserve les traditions et pratiques respectueuses des comadronas (sages-femmes traditionnelles) et les soins ancestraux, mais cette inefficience politique fait aussi des femmes les premières cibles des pratiques abusives.
    Les pratiques ancestrales survivent et elles sont toujours utilisées en premier lieu. Si la famille a les moyens, un médecin allopathique pourra être consulté, mais avec un soupçon de méfiance devant ces comprimés aux noms imprononçables et ces personnes en blouses blanches qui ne parlent pas d’autre langue que l’espagnol. Donc en cas d’urgence et si les moyens le permettent, on ira à l’hôpital. Il faut dire aussi que parfois il faut quelques jours à pied avant d’arriver au premier centre de santé (je parle d’un simple centre de santé, pas d’un hôpital).
    Donc les soins et les traditions sont la base de la santé, majoritairement issus des traditions mayas.
  • Comment se passe un accouchement traditionnel alors ?
    La protection de l’âme est très importante pendant la grossesse, l’accouchement et la période postnatale. On considère qu’un choc émotionnel ou que les non-dits dans une famille représentent un danger pour la naissance et ce qui suit. Chez les peuples Mayas, chaque membre de la famille et du groupe a un rôle. Par exemple, chez les Maya Achi, à l’approche de la naissance, le père construit un lit bas qui ne servira que pour l’accouchement et les quarante jours qui suivent.
    Pendant le travail et l’accouchement, les grands-pères font des prières hors de la maison. Les grands-mères aident la comadrona dans le foyer. Puis pendant la cuarentena (les quarante jours après l’accouchement), les femmes de la famille ou les amies prennent soin de la mère et du bébé et s’occupent des tâches quotidiennes. Elles évitent le Molem Yab’il, qui est une négligence qui offense l’ordre des choses, comme la saleté, une mauvaise alimentation, la non-utilisation des plantes qui stimulent la lactation, le fait de se découvrir la tête, de ne pas protéger le bébé des courants d’air ou de ne pas utiliser la Faja (ceinture de contention du bassin traditionnelle).
    Pendant les relevailles, la comadrona veille à l’équilibre du corps physique et de l’âme, et réalise des cérémonies de protection basées sur sa connaissance du Calendrier Lunaire Sacré.
    La médecine Maya repose sur la connaissance des continuums chaud/frais/froid, des maladies froides ou chaudes, de l’usage des plantes chaudes ou froides permettant de rétablir l’équilibre. La comadrona va ainsi réchauffer la jeune mère, refroidie par les saignements de la naissance, pendant les dix premiers jours postnataux, en lui donnant des bains de vapeur (rituel du Temazcal), en la frictionnant, lui massant les épaules pour stimuler la lactation.
    Le dixième jour, la comadrona s’en va après une cérémonie rituelle d’adieux. C’est aussi le jour où l’enfant est nommé, reçoit son premier bain et est présenté à ses ancêtres lors d’une cérémonie.
  • Y a-t-il un rituel pour le placenta ?
    Oui, le placenta et le cordon ombilical sont conçus comme un seul organe et considérés comme le partenaire de l’enfant. Selon les peuples, ils seront brûlés, enterrés, ou, une fois desséchés, déposés dans une boîte qui sera la propriété exclusive de l’enfant. Cette boîte sacrée le guidera et le protègera.
  • Et à l’hôpital, comment ça se passe ?
    L’hospitalisation des femmes mayas ne se passe pas toujours dans des bonnes conditions. Elles ont souffert du voyage ou subissent une discrimination, et ne peuvent pas être accompagnées de leur comadrona, à qui on refuse l’accès. Les hôpitaux pratiquent beaucoup les césariennes et la femme est dépossédée de son véritable rôle en tant que mère qui enfante, sans entourage auprès d’elle et sans communication dans sa langue. Les différents groupes engagés des comadronas dénoncent cette discrimination, maltraitance et violence envers leurs patientes et elles-mêmes.
  • Trouves-tu que la vision de la mère et de l’enfant sont différentes au Guatemala et en Occident ?
    Oui, définitivement. Nous avons des territoires différents, une géographie, un climat spécifique pour chaque pays. Une histoire géopolitique aussi, les faits et les scénarios font que nos façons actuelles de voir le monde sont différentes.
    L’écoute de la Nature et les liens que nous avons avec elle ne sont pas les mêmes, notre nature intrinsèque et notre environnement non plus. En Occident nous ne sommes pas préparés à l’écouter, on ne nous lie pas à un endroit, à nos racines, à une communauté. Même si ce trait d’union entre nous et notre « clan » est parfois lourd à porter, il est vu comme quelque chose de négatif et pas comme l’opportunité de nous nourrir de ça et venir apporter la lumière pour transformer toutes ces histoires en force de Vie, pour ceux qui viendront plus tard.
  • Tu es doula, comment intègres-tu ton savoir dans tes accompagnements ? Que proposes-tu de spécifique ?
    Mon vœu le plus cher est d’accompagner les familles dans leur reconnexion à elles-mêmes, à leurs besoins et surtout à l’écoute d’elles-mêmes.
    Les Sobadas ou massages que je propose sont imprégnés des gestes que j’ai vus étant petite. Ils se veulent maternants pour la mère, le père, le bébé… Parfois je n’ai pas besoin de parler, juste d’écouter, permettre à la mère de s’entendre, lui proposer les informations qu’elle cherche et la soutenir à donner légitimité à ses ressentis. Tout le long de la grossesse nous travaillons avec des Sobadas, verbalisant les ressentis, cherchant des informations, mais aussi se connectant au bébé. Les papas ont un temps pour apprendre à masser leur compagne, communiquer autrement par le toucher bienveillant. Une fois rentrés à la maison, je propose un bain qui se rapproche le plus possible des bains traditionnels, où l’on utilise des plantes et des fleurs. J’accompagne la mère dans cet espace pour lui souhaiter la bienvenue dans le monde des mères. On remercie son corps pour ce passage qu’il lui permet d’accomplir, d’avoir accueilli son bébé, l’avoir nourri, lui permettre de dar a luz (donner naissance, donner la lumière), de bercer dans ses bras son bébé, de continuer à être ce nid où son bébé se sent chez lui en sécurité… Comme dans nos cérémonies, je fais appel symboliquement aux ancêtres de ses lignées pour l’accompagner dans sa maternité et à être la mère qu’elle souhaite en puisant dans ses racines cette force de vie. En fin de bain, Bébé rejoint sa mère, il ou elle sera aussi accueilli et présenté symboliquement à ses aïeux, dans les bras de sa maman, et parfois baigné d’eau chaude par Papa. Ce sont des moments très forts en émotions et de très beaux souvenirs que je garde précieusement car je me sens honorée d’avoir pu accompagner ces familles.

Pour aller plus loin :

Le site d’Eugenia : https://www.jamaril.com/
L’association Mâ, qui trouve des fonds destinés à l’aide de l’Organisation des Médecins Indiens de l’État de Chiapas au Mexique : http://blogdelassociationma.blogspot.com/
L’association Ixchel, pour le partage des informations sur la Culture Maya et la Médecine Traditionnelle Ancestrale Maya : https://associationixchel.jimdofree.com/
Le site des Maternifées, association de doulas dans le Finistère : https://www.maternifees.com

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