© Alaman Sylla Schulz
J’ai rencontré mon amie Alaman au Caire. Nous habitions dans le même immeuble et nos enfants avaient le même âge. Nous avons partagé beaucoup de beaux moments, nos enfants allaient chez l’une ou l’autre, et nous échangions beaucoup : discussions, astuces, jeux, livres, plats cuisinés. Alaman est née au début des années 1980 dans le village de Tiémé, de la région du Denguélé, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire. Elle a accepté de se remémorer son enfance en Côte d’Ivoire pour Grandir Autrement. Mon père, d’abord commerçant, puis après sa faillite, agriculteur, a poussé tous ses enfants à aller à l’école, même les filles. Lui-même, et beaucoup de gens de sa génération, n’avaient pas eu cette possibilité. C’est à partir de ma génération que les enfants ont commencé à aller à l’école en masse. Cependant, les filles étaient encore minoritaires : elles n’avaient « pas besoin » d’être instruites pour s’occuper de leur future famille. Par ailleurs, il y avait encore une certaine concurrence entre les écoles coraniques et l’école publique laïque. Je suis allée à l’école publique du village jusqu’à la fin du primaire, qui comporte six classes. Ensuite j’ai continué au collège, au lycée et à l’université. J’ai eu la chance d’être l’une des premières et rares du village à avoir atteint le niveau de la thèse de doctorat.

L’école et la vie au village

À l’époque, les châtiments corporels étaient de mise, et les enfants recevaient « la chicote », des coups de règle sur les doigts, s’ils n’avaient pas fait leurs devoirs. D’une certaine façon, selon moi, cela compensait le fait que les parents ne pouvaient pas se rendre compte eux-mêmes si les devoirs étaient faits ou non, et donc cela obligeait les enfants à étudier le soir. J’ai eu le même enseignant pendant quatre ans. Les enseignants de l’époque prenaient leur métier très à cœur, ils s’investissaient à fond dans la réussite de leurs élèves. Je me souviens qu’une fois, j’ai été malade le jour de mon examen. Mon instituteur s’est démené pour me faire soigner et me permettre de passer quand même cet examen. Mon père et mon oncle habitaient avec leurs familles respectives dans la même cour. Ils étaient musulmans et polygames, mon père avait trois femmes et mon oncle, deux. Ainsi il y avait vingt enfants apparentés élevés dans la même cour ! Les femmes se relayaient, à tour de rôle, pour préparer les repas pour tout le monde. Tout était mis en commun : les terres cultivées par mon père et mon oncle, les ressources, la nourriture, l’achat des fournitures scolaires... Étant le plus âgé, mon père prenait les décisions. Il y avait, et il y a encore, une gérontocratie en Afrique. Chaque femme et chaque homme de la famille avait son petit appartement : deux pièces de la grande maison, autour de la cour. Les biens des hommes et des femmes étaient […]

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