© Jenny Balmefrézol

Il fut un temps où l’on vérifiait systématiquement les freins à la naissance et, si nécessaire, on les coupait immédiatement, car on connaissait les problèmes de succion du sein que peut causer un frein trop court ou trop serré. La désaffection vis-à-vis de l’allaitement au 20e siècle avait entraîné la quasi disparition de ce geste, car un frein court ou serré n’empêche généralement pas un bébé de « mastiquer » une tétine de biberon. Depuis quelques années, avec le retour en force de l’allaitement, on recommence peu à peu à prendre en compte les problèmes que cela peut engendrer.

En anatomie, les freins sont de fines languettes de tissus (des réseaux très denses de fibres conjonctives) qui servent à limiter les mouvements d’organes mobiles du corps. Il arrive qu’ils les limitent trop… Dans l’ankyloglossie (nom savant du frein de langue trop court), le dessous de la langue est attaché au plancher de la bouche de façon telle que la langue ne peut pas avoir l’amplitude de mouvement nécessaire pour une bonne succion, une bonne déglutition, une bonne respiration… On distingue plusieurs types d’ankyloglossie (quatre, en fait), selon l’endroit où le frein s’attache à la langue. Les deux premiers types, dits « antérieurs », sont les plus courants (75 % des cas) et les plus faciles à reconnaître : ils retiennent tellement la langue que celle-ci prend une forme de « cœur » quand elle s’étire. Dans les types 3 et 4, dits « postérieurs », le frein est beaucoup plus difficile à visualiser car plus en arrière de la bouche ; il est aussi généralement plus épais, plus rigide, moins élastique.
Dans tous les cas de frein de langue trop court et/ou trop serré, la langue ne peut pas bouger normalement : elle ne peut pas s’élever jusqu’au palais lorsque la bouche est grande ouverte, ni se déplacer latéralement sans se tordre ou faire s’incurver les bords de la langue ; elle ne peut pas être étirée assez loin à l’extérieur de la bouche pour une « bonne » prise du sein, ou, si elle le peut, la texture « serrée » va empêcher le bébé de la garder ainsi dans la durée ; quand le bébé pleure, sa langue reste plate et stationnaire.
En ce qui concerne les freins labiaux, c’est essentiellement le frein de lèvre supérieure (qui attache le milieu de la lèvre supérieure à la gencive) qui peut poser problème. En effet, s’il est trop court, il peut empêcher la lèvre de se retrousser correctement et réduire la capacité du bébé à « ouvrir grand » la bouche. On estime qu’entre 4 et 10 % des bébés naissent avec un frein « serré », avec sans doute un fort facteur génétique (les freins se transmettent dans les familles…). Frein de lèvre et frein de langue se cumulent assez souvent.

Le problème avec l’allaitement

Il suffit de connaître, même sommairement, le mécanisme de la succion au sein pour comprendre qu’une langue qui ne peut pas avancer librement ni s’élever vers le palais et/ou une lèvre qui ne peut pas s’ourler correctement et permettre une bonne ouverture de la bouche peuvent causer des problèmes d’allaitement. Et, de fait, elles en causent (selon les études, 25 à 60 % des difficultés d’allaitement leur seraient liées !) :

  • douleurs et lésions aux mamelons dues au frottement de la langue ou au fait que le bébé comprime les gencives sur le sein pour essayer de s’y maintenir (douleurs à la limite du supportable : beaucoup de mères disent que si cela avait été leur premier allaitement, elles auraient sûrement très vite abandonné, et on peut supposer en effet que beaucoup abandonnent sans jamais connaître la cause de leurs problèmes) ;
  • engorgements, canaux lactifères bouchés par drainage insuffisant du sein, mastites ;
  • tétées extrêmement courtes, endormissement pendant la tétée ;
  • lactation faible par manque de stimulation adéquate et bébé qui prend peu ou pas de poids ;
  • bébé insatisfait au sein et présentant des signes de fatigue (le bébé doit faire beaucoup plus d’efforts pour se maintenir au sein) ;
  • coliques et rots abondants dus au fait que le bébé avale beaucoup d’air en tétant.

Les autres conséquences

Il n’y a pas que l’allaitement qui peut être affecté par un frein court ou serré. Voici un petit aperçu de toutes les conséquences possibles, aussi bien chez le bébé que chez l’enfant plus grand et chez l’adulte, si l’on ne traite pas le problème en coupant le frein :

  • problèmes de respiration en raison du maintien de la langue au fond de la cavité buccale
  • affections ORL
  • risque majoré de mort subite du nourrisson
  • malocclusions orthodontiques (notamment à cause d’un frein de langue qui va « tirer » vers l’intérieur les incisives inférieures)
  • problèmes de langage (défauts de prononciation, zozotement)
  • caries dentaires
  • apnées du sommeil
  • problèmes digestifs, car la langue intervient dans la mastication et la déglutition
  • problèmes crâniens (sinusites chroniques, céphalées, migraines…)

Que faire ?

On l’aura compris, la solution est de couper le frein. Et le plus tôt serait le mieux : il faudrait remettre à l’honneur l’évaluation systématique des freins dès la naissance, et qu’ils soient coupés dès ce moment-là si nécessaire. Sinon, si l’on a bien identifié le problème, on peut le faire couper plus tard. Il s’agit d’un geste simple, qui peut être effectué en cabinet, sans anesthésie générale, avec très peu d’inconfort pour le bébé (ce sera un peu plus compliqué avec un bambin), et ce d’autant plus que ce sera fait au laser.  Encore faut-il trouver le professionnel de santé qui veuille et sache le faire… On a en effet beaucoup de témoignages de mères qui racontent que, dès le début, elles ont senti que quelque chose clochait ; que parfois même le frein avait été détecté à la maternité, mais « ça ne se coupe pas », « ça n’a aucune conséquence » (d’après Wikipédia, le frein de langue est “juste une partie de la muqueuse buccale jugée sans intérêt par le corps médical”, en effet…) ; qu’elles ont consulté sans succès toute une kyrielle de professionnels (généralistes, pédiatres, ORLs, sages-femmes, puéricultrices, ostéopathes…) dont certains se disant « spécialistes en allaitement » : soit ils niaient qu’il y ait un frein, soit ils refusaient de le couper, affirmant que cela n’avait aucune incidence sur l’allaitement. Et pourtant, quand elles finissaient par trouver le professionnel de santé compétent (on a un peu l’impression qu’ils se comptent sur les doigts d’une seule main…), l’effet était spectaculaire : amélioration souvent immédiate de la succion, des douleurs, de la prise de poids… et découverte d’un « nouvel » allaitement. Comme le disait une mère : “Mon allaitement commence aujourd’hui !” Et une autre : “Un petit coup de ciseaux, quelques heures de cicatrisation, et voilà mon bébé qui se met à téter comme il ne l’avait jamais fait : l’allaitement est en route, il dure depuis plus de six mois, le lait coule à flots et nous aimons ça !


 Pour aller plus loin

  • le n° 95 de la revue de LLL France Allaiter aujourd’hui, avec un article très complet de Christelle Farré sur le sujet, et de très nombreux et fouillés témoignages de mères ayant rencontré le problème ;

  • l’intervention d’Élizabeth Coryllos, « L’impact de l’ankyloglossie sur l’allaitement : évaluation, incidence et traitement », à la 7e Journée internationale de l’allaitement, 14 mars 2008, hors-série des Dossiers de l’allaitement, p. 19-22.

  • l’intervention de Lawrence Kotlow, « Allaitement et dentisterie : une association étroite », à la 9e Journée Internationale de l’Allaitement, 29 mars 2013, hors-série des Dossiers de l’allaitement, p. 48-50.

  • une vidéo montrant une frénotomie complète au laser, sans pleurs et avec cautérisation immédiate : http://www.youtube.com/watch?v=FD0 QwD2KsPY

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