© Jessica Hartley

Voici quelques-unes des critiques que s’attirent les femmes (notamment de la part des psys et des professionnels de l’enfance) quand elles allaitent (encore, et donc « trop » longtemps) leur enfant. Et la liste est loin d’être exhaustive…

L’un des grands reproches fait aux mères qui allaitent longtemps, c’est d’empêcher l’autonomie de leur enfant.
En fait, il faudrait s’affranchir de la vision si répandue à l’heure actuelle consistant à survaloriser l’« autonomie » précoce de l’enfant : plus il ferait les choses tôt (marcher, parler, être propre, se séparer de sa mère), mieux ce serait.
Cette autonomisation n’est sans doute pas naturelle, l’enfant de 2 ans n’a pas à être autonome, et ceux qu’on a poussés trop tôt hors du nid risquent de ne jamais savoir vraiment bien voler.

Un enfant qu’on n’a pas laissé être dépendant le temps nécessaire est finalement obligé de se materner lui-même et peut développer ce que les psychologues appellent un « faux-self ». En effet, le vrai moi, le sentiment d’être soi, une personne indépendante, ne peut se développer que si l’enfant a pu avoir un temps une illusion d’omnipotence sur son environnement, l’impression que c’était sa volonté qui faisait advenir les choses…
C’est sans doute la chose la plus difficile à comprendre, surtout lorsqu’on en est à son premier enfant et qu’on voit les autres enfants du même âge beaucoup moins « accrochés » à leur mère. Comment croire, tant qu’on ne l’a pas vécu, que ces bambins collants deviendront des enfants réellement autonomes, indépendants, curieux du monde et de la vie ? Et pourtant, c’est bien ce qui se passe et que racontent presque toutes les mères qui ont allaité longtemps : leurs enfants, si collants à 2 ans, étaient les plus intrépides et indépendants à 5 ou 6 ans.

Une sucette ambulante ?

C’est une critique fréquemment adressée aux mères qui allaitent longtemps : tu es transformée en une sucette ambulante, ton enfant prend ton sein comme une sucette.
En fait, c’est tout le contraire ! La sucette, le doudou et tous les autres « objets transitionnels » ne sont jamais que de (pauvres) substituts du sein, servant à combler plus ou moins bien le besoin de succion et de réconfort par la succion, qui subsiste bien au-delà de la première année.
Et pourquoi cette indulgence amusée pour l’enfant qui suçote sa couverture, et ce regard scandalisé pour celui qui vient se réconforter au sein de sa mère ? Évidemment, le premier est considéré comme plus « autonome » puisqu’il se débrouille tout seul, se satisfaisant d’un objet à la place d’une relation avec un être humain…

Des mères abusives, abusées ou pathologiques ?

La vision qu’ont beaucoup de gens, notamment les psys, de l’allaitement long, confine à la maltraitance à enfant. C’est ainsi que le psychanalyste Jean-Pierre Winter osait dire au colloque de la Cause des bébés sur « l’art de nourrir les bébés » (Montrouge, février 2005) que les femmes qui allaitent longtemps « mettent leurs enfants à leur service sexuel » ! L’allaitement long, un abus sexuel ?!
Pour Joëlle Lighezzolo et ses collègues, le choix de l’allaitement long est « potentiellement lourd de conséquences négatives pour le développement psychologique de l’enfant1 ». Ratés du sevrage ? Sevrages ratés ? Mères forcément coupables…

L’autre versant de la maltraitance à enfant, c’est la maltraitance à mère ! Les mères qui allaitent longtemps seraient de pauvres femmes masochistes, victimes d’enfants-tyrans.
Ou bien encore des femmes bien atteintes psychiquement… Voir par exemple un article paru dans la revue « de thérapie familiale psychanalytique » Le Divan familial2 sur des femmes pratiquant l’allaitement long. Quelques phrases et bouts de phrase pris au hasard : « graves faillites identitaires du côté de ces mères » ; « perturbation du lien mère-enfant » ; « place singulière que joue le fantasme de kidnapping comme organisateur de la dynamique engagée dans le lien mère-enfant » ; « la question de la différence des sexes et des générations reste peu élaborée chez ces femmes » ; « flou des limites » ; « négation de la coupure du cordon ombilical » ; « exclusion du tiers dans la relation » ; « érotisation de l’allaitement » ; « problématique de type incestuel » ; « séduction narcissique de la mère à l’égard de l’enfant »… N’en jetez plus !
Les mêmes avaient auparavant qualifié l’allaitement prolongé de « modalité antidépressive » et développé la notion d’« allaitement addictif », l’enfant devenant alors « un moyen nécessairement indispensable à la poursuite d’une lactation dont la mère ne parvient pas à se sevrer3 »… Ou encore : « L’allaitement fonctionnerait alors comme un processus vampirique par lequel la mère tenterait de se revivifier, afin de parer à ses propres déprivations narcissiques. » Un enfant cannibale, une mère vampire… dans quel mauvais film gore se trouve-t-on ?!

Mauvais pour le couple ?

C’est un autre cliché très répandu que l’allaitement, surtout s’il se prolonge, exclut le père et risque de mettre à mal le couple.
On connaît notamment les imprécations de Marcel Rufo, pour lequel sein nourricier et sein érotique ne peuvent pas coexister : « Je vais encore déclencher une émeute, mais allaiter plus de six mois, quand l’enfant commence à avoir des dents, cela me pose question. Quand le sein a retrouvé sa fonction érotique, il ne se partage pas ! Ou alors, c’est qu’il y a érotisation de l’allaitement4 ».
L’idée qu’une femme allaitante puisse être également une amante est une idée largement combattue et refoulée, remplacée par l’image d’un amour maternel pur, asexué et exclusif, où l’excitation liée à l’érotisme et à la sexualité est bannie. D’autant qu’on a longtemps cru (peut-être certains le croient-ils encore ?) que les relations sexuelles pouvaient « gâter » le lait et empoisonner l’enfant, de même qu’une nouvelle grossesse. D’où, dans beaucoup de cultures, une interdiction des rapports sexuels tant que durait l’allaitement.
En fait, les femmes qui allaitent longtemps n’ont pas une vie sexuelle différente de celles qui n’allaitent pas/plus : les unes comme les autres peuvent ne pas avoir trop « la tête à ça », mais dans ce cas, c’est plus dû à la fatigue engendrée par une « double journée » de travail qu’à une baisse de libido que causerait l’allaitement !

Il y a quand même d’autres voix qui se font entendre, par exemple le psychologue Sylvain Missonnier qui, en 2003, déclarait sur le plateau de l’émission Les Maternelles : « Nous les psys en particulier, il faut qu’on fasse un mea culpa. On a été pendant très longtemps en train de tirer à vue sur des allaitements qui perduraient, comme s’il y avait une norme, qu’au-delà de 6 mois, c’était la fusion et la psychose symbiotique en vue. On a dit beaucoup de bêtises, tous les psys et un certain nombre de professionnels, là-dessus. »
Certes. Espérons qu’il fasse des émules, et que les femmes qui allaitent longtemps n’entendent plus toutes les horreurs décrites dans cet article !


« Allaitement prolongé et ratés du sevrage : réflexions psychodynamiques », Cliniques méditerranéennes 2005 ; 72(2) : 265-80.
« Allaitement maternel prolongé militant et constitution du lien intergénérationnel – Apport de l’épreuve du Rorschach », Pascale Roman et Mathilde Dublineau, Le Divan familial 2008 : 20(1) : 151-169.
« L’allaitement prolongé comme modalité antidépressive », Perspectives psychiatriques 2006 ; 45(3) : 221-25.
Elle, 25 avril 2005.

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