© Mélanie Mélot www.melaniemelot.fr

Si l’éducation traditionnelle est remise en cause par nombre de personnes et de mouvements, la notion même d’éducation l’est très rarement. La question « faut-il éduquer ? » semble étrange tant il semble évident pour tous que l’éducation est une intervention naturelle, et nécessaire, des humains en direction d’autres humains, en général les enfants. Pour rappel, l’éducation est « la mise en œuvre des moyens propres à assurer la formation et le développement d’un être humain ». D’après cette définition, s’occuper simplement de ses enfants et de leur bien-être, ainsi que la transmission des codes sociaux, relèveraient de l’éducation. Mais dans le sens restreint que le mot prend parfois, et de plus en plus, dans nos sociétés industrielles, le mot désigne la réflexion et les pratiques qui en découlent sur la « meilleure façon » d’assurer le développement et la formation d’un être humain.

Éducation » implique ainsi réflexion et intervention. Mais la réflexion, même si elle est souvent informée par l’expérience, a tendance à produire des énoncés spéculatifs et difficilement adaptables à la singularité de chaque personne. Ainsi, au final, l’éducation devient inadaptée, rigide, hors-sol, inadéquate et ainsi violente. Mais d’où vient donc cette idée qu’il faudrait éduquer ? Quelques postulats nous empêchent de remettre en question l’éducation :

  • Les enfants ont besoin de quelqu’un pour les guider/diriger, sinon ils n’y arriveraient pas tout seuls.
  • Les enfants ne peuvent pas connaître ce qui « mérite » d’être appris. Seul l’adulte, expérimenté, pourrait le savoir.
  • Les adultes ont un objectif social à atteindre et donc conditionnent les enfants dans ce but.

Doutes

J’aimerais partager avec vous mes doutes, parce qu’évidemment, les réponses théoriques semblent parfois « parfaites » ; elles nous perdent dans le vain espoir d’une perfection tout aussi théorique qui nous conduit souvent à nous dénigrer comme incompétents.
Quand j’observe mes enfants, ou plutôt quand je suis en colère, je me (sur)prends parfois à souhaiter qu’ils soient autrement. Je me dis que j’ai tout raté, que tout ce que j’ai fait avec eux, tout ce en quoi je crois, tout ce que je prône et m’attelle difficilement à mettre en place dans ma/notre vie – parentage proximal, écoute, non-directivité, etc. – n’est finalement qu’un « ramassis de conneries » hors de la réalité. Puis je reprends mes esprits, je relativise, je mets notre réalité, leur réalité en balance. La vie est complexe et s’y entremêlent nombre de données qu’il est évidemment difficile de toutes agencer et juger ensemble. Je fais de mon mieux, ici et maintenant, comme et avec qui je suis. Mes enfants sont merveilleux, bien qu’aussi imparfaits que moi ! Et à la question « Faut-il éduquer ? », ils répondent tous en cœur : « Nooooon ! ». Évidemment !

Faut-il éduquer?

Souvent nous rêvons que nos enfants soient et deviennent ceux ou celles que nous n’avons pas réussi à être ou, au contraire, que nous avons réussi à devenir. Qui ne souhaite pas le meilleur pour ses enfants ? Je pense que la grande majorité des parents sont bienveillants au sens où ils veulent le bien de leur enfant. Le problème n’est pas de vouloir le bien, mais de considérer que c’est à l’éducateur de déterminer la nature et les modalités d’accès à ce bien. « C’est pour ton bien1… » que nous t’éduquons, que nous te dirigeons, que nous avons et gardons la main sur ta vie, sur ton temps, sur tes choix, sur tes amis, sur tes apprentissages, etc. Est-il possible de laisser les enfants exercer leur liberté pour déterminer eux-mêmes ce qui est bon pour eux ?

« La domination adulte, l’oppression des mineurs »

Dans son livre La Domination adulte. L’oppression des mineurs2, Yves Bonnardel se « livre à une critique de notre construction sociale moderne de l’enfance, et donc en conséquence de ce statut de mineur qui ne consiste en rien de moins que l’imposition d’une famille, d’une école et, au-delà, d’une éducation. [Il] expose une critique de l’idéologie de l’enfance : critique de l’idée d’enfance, de l’idée de protection de l’enfance, de l’idée d’éducation. Critique enfin de la discrimination fondée sur l’âge, qu’on nomme couramment l’âgisme lorsque l’on parle de la marginalisation des ‘‘personnes âgées’’, mais qui reste invisibilisée lorsqu’elle concerne les enfants ». Bonnardel s’est aussi « intéressé tout particulièrement à la question du travail des enfants ou, plus précisément, à leurs possibilités d’accès personnel à des ressources, c’est-à-dire, à leurs possibilités réelles d’existence et d’indépendance.3 » Un peu plus loin, il dit l’« urgence qu’il y a à lutter, non pas seulement pour la reconnaissance du travail des enfants, mais avec tous, sur le long terme, contre l’imposition du travail en général – le travail étant ici défini comme une activité contrainte par des nécessités de survie, c’est-à-dire, imposée par des systèmes sociaux particuliers de production et de redistribution des richesses : le patriarcat et le capitalisme, tout particulièrement ».
Son livre vient directement remettre en cause l’éducation en tant que justification de la domination adulte. Christine Delphy, sociologue française et militante féministe, dans son avant-propos du même ouvrage, explique bien le phénomène : « On parle en effet d’une domination, et même d’une appropriation de la partie jeune de la population, par la population adulte. […] Le statut des enfants – le statut de “mineur” – est , y compris dans nos sociétés “développées”, un statut d’infériorité sociale générale, d’incapacité légale, de subordination, et d’appropriation. On le voit bien dans les cas de divorce, la question est : à qui appartiennent les enfants ? Les enfants sont des propriétés.4 ».

Est-il nécessaire d’éduquer ?

Peut-on réellement penser autrement en ayant grandi dans une société parfaitement éducatrice, une société qui a une vision particulière de ce que serait un enfant, de ce qu’est l’enfance (et que toutes les sociétés n’ont pas), ainsi que des intentions et des projets pour ses enfants ?
Selon Jean-Pierre Lepri, ancien formateur, enseignant et inspecteur, « éduquer », du latin educere, signifierait « conduire » : et donc, pour lui aussi, l’éducation constituerait une forme de domination. Nous avons pour habitude de nous demander où, quand et comment éduquer ? Mais la question « pourquoi éduquer ? » n’est presque jamais posée.
Si l’on considère la thèse de Jean-Pierre Lepri, on apprend inéluctablement. Quoi qu’il arrive, quelle que soit la société dans laquelle on vit, on apprend à y vivre le plus confortablement possible. Depuis notre plus jeune âge, parce qu’on vit en son sein, on apprend ce qui est nécessaire pour y évoluer et pour y devenir des adultes accomplis, ce que Peter Gray montre avec clarté dans son ouvrage Libre pour apprendre5 que j’ai qualifié dans un précédent article de « booster de lâcher-prise6 ». Le jeu libre nous permet d’acquérir toutes les compétences techniques, sociales et émotionnelles nécessaires, telle est sa thèse. Dans mon ouvrage Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde7, j’ai également essayé de montrer comment les apprentissages écologiques se font sans qu’aucun enseignement ne soit imposé aux enfants – et c’est notamment en ce sens qu’ils sont écologiques –, et plus largement, qu’il est possible, en tant que parent, en tant qu’adulte, de sortir de la domination et de ne pas diriger la vie des plus jeunes.
Si certains cherchent à se passer entièrement de ce terme, d’autres le transforment, Jean-Pierre Lepri parle d’« éducation » authentique par exemple, et d’autres lui donnent simplement la signification de « vivre ensemble », et tâchent de travailler sur eux-mêmes, pour être et vivre ce qu’ils souhaitent avant tout pour eux-mêmes, mais aussi de proche en proche pour les autres et le monde, sans vouloir ne rien imposer.

Ici et maintenant, notre bien

© Mélanie Mélot www.melaniemelot.fr

Les personnes qu’on appelle « enfants » n’ont finalement que très peu de marge de manœuvre, elles sont contraintes par celles qu’on appelle « adultes » qui savent pour elles, et mieux qu’elles, ce qui est bon pour elles.
Je me suis toujours demandé pourquoi, plutôt que de chercher à faire faire à notre enfant ce que nous n’avons pas pu faire, surtout si celui-ci n’a aucun attrait pour la chose, nous ne cherchons pas plutôt à le faire aujourd’hui, ici et maintenant, pour nous-mêmes ? Parce que ce ne serait plus possible à notre âge ? Vraiment ? Mais pourquoi cela ?
Je pense que, parce que nous cessons d’aspirer à nos rêves, de prendre soin de nous, parce que nous nous ennuyons d’une certaine manière, malgré une vie bien remplie, nous avons perdu de vue ce qui nous enthousiasme, nous ne savons même plus ce qui est bon pour nous, juste pour nous… Et que ce grand mal est une des causes de notre obsession à vouloir éduquer les autres : enfants issus de notre chair ou bien tous les enfants de notre village, de notre pays ou de notre monde, et encore aussi les adultes, les autres, ceux qui ne comprennent (soi-disant) rien, ceux qui ne pensent pas comme nous.

Sortir de la domination adulte ?

Même avec les meilleures intentions du monde, et pour nous accorder un peu de douceur, prenons conscience qu’il est extrêmement difficile de sortir de la domination adulte, principalement parce que cette domination est structurelle. Nos actions personnelles visant à ne pas diriger nos enfants sont souvent très mal perçues par les institutions en général et l’État en particulier. Ils surveillent que les parents surveillent bien leurs enfants, les parents devenant ainsi des agents de la surveillance généralisée exercée par un État sur sa population. Cette surveillance est particulièrement sensible dans les contrôles de l’instruction en famille menés par l’Éducation nationale8.

Y a-t-il une différence entre partager qui on est, ce qu’on aime et ce en quoi on croit avec les autres et éduquer ?

À cette question je suis assez persuadée que la réponse est oui. Nécessairement, parce que cela ne peut pas être autrement, nous influençons les êtres qui nous entourent, malgré nous. En d’autres termes, nous enseignons qui nous sommes. Si nous dirigeons, nous enseignons le dirigisme, si nous écoutons, nous enseignons l’écoute, si nous respectons, nous enseignons le respect, si nous sommes passionnés, que ce soit par l’informatique, les insectes, ou les pharaons, nous enseignons la passion.

Soyons qui nous souhaitons être. Vivons tel que nous souhaitons vivre. Mettons en pratique tout ce en quoi nous croyons, parce qu’au final, je crois qu’il n’y a vraiment aucun autre possible (de toute manière) alors profitons d’être encore en vie pour en jouir.


Titre d’un livre d’Alice Miller, Éditions Aubier (1985).
Yves Bonnardel, Éditions Le Hêtre Myriadis (2015).
Op. cit., p. 21.
Op. cit., p. 9-10.
Peter Gray, Éditions Actes Sud (2014).
Grandir Autrement, Hors-série n° 11 « Apprendre », « Libre pour apprendre selon Peter Gray ».
Mélissa Plavis, Éditions Le Hêtre Myriadis (2017).
Je développe ce sujet dans ma contribution au livre d’Elfi Reboulleau, Qu’est-ce que l’âgisme ?, Éditions Le Hêtre Myriadis (2019).

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