© Zaëva Bellois

Notre organisme et notre planète ont pour point commun d’être composés majoritairement d’eau. Nous savons que l’eau est indispensable à toute forme de vie sur Terre et avons conscience de nos besoins spécifiques en tant qu’êtres humains de ce précieux liquide. Pour autant, mesurons-nous vraiment l’origine et la force des liens qui nous unissent à l’eau ? Une observation attentive de nombre de nos spécificités humaines, ainsi qu’une connaissance accrue de notre mode de vie originel et de la façon dont nous avons évolué, nous apportent un éclairage inédit autant que fascinant sur cet élément indissociable de notre existence.

Lorsque nous évoquons l’eau, nous faisons la plupart du temps référence à l’eau à l’état liquide, mais elle se trouve également sur Terre à l’état solide (la glace) et gazeux (la vapeur d’eau). Constituant biologique essentiel, elle est indispensable au développement et au maintien de tous les organismes vivants sur Terre. Notre planète est la seule, parmi celles que nous connaissons actuellement dans notre système solaire, à posséder de l’eau à l’état liquide. La surface de la Terre est recouverte d’eau à 71 %, dont 97 % d’eau salée. Le corps humain, quant à lui, est composé à 65 % d’eau pour un adulte et 75 % pour un nouveau-né.
L’eau est à l’origine de la vie : en effet, c’est elle qui a permis la formation des micro-organismes unicellulaires apparus sur notre planète il y a trois milliards d’années, lointains ancêtres de tous les êtres vivants actuels. L’eau nous accompagne tout au long de notre vie et joue un rôle important à différents stades décisifs de celle-ci. Durant la gestation, l’embryon puis le fœtus baignent dans le liquide amniotique, composé d’eau à 97 %. Cela lui permet de se mouvoir facilement tout en étant protégé des chocs et des bruits extérieurs. Le liquide amniotique, de par les échanges avec l’organisme maternel qu’implique son renouvellement permanent, participe au développement des systèmes olfactif et gustatif du fœtus. Au moment de la naissance, sous l’effet des contractions de l’utérus, les membranes composant le sac amniotique se rompent, laissant s’écouler le liquide – ce que l’on appelle communément « perdre les eaux » – et lubrifiant au passage le vagin afin de faciliter le passage du bébé.

On a pu constater, en différents lieux et à différentes époques, l’attirance que les femmes sur le point d’accoucher éprouvent pour l’eau, ainsi que les effets bénéfiques de celle-ci sur la douleur et le déroulement du travail1.
La détente procurée par un bain n’est plus à démontrer et l’attirance des enfants pour l’eau universelle : il n’y a qu’à voir la joie qu’ils éprouvent invariablement à la vue de la moindre flaque et le plaisir qu’ils ont à sauter dedans et à s’éclabousser !
Homo, mammifère terrestre, outre ses besoins en eau, communs à ceux de tous les organismes vivants, animaux et plantes, partageant la même planète, aurait-il donc un lien particulier avec l’eau ?
C’est ce qu’envisage Michel Odent dans son dernier livre2, mettant en lumière les caractéristiques communes à l’Homme et aux mammifères marins ou à ceux vivant à proximité de la mer, et développant ainsi la thèse selon laquelle Homo est un membre de la famille des chimpanzés « adaptée à la côte », qui s’en serait peu à peu éloigné au cours de son évolution, sans parvenir à s’en détacher pour autant. De nouvelles perspectives passionnantes qui nous offrent une belle entrée en matière pour ce dossier dans lequel nous envisageons d’explorer comment l’eau, indissociable de la vie sur Terre, fait aussi intrinsèquement partie de nous, peut-être plus encore que nous ne le pensons.

Un cerveau aux besoins spécifiques

L’humain partage avec le dauphin la particularité de posséder un quotient d’encéphalisation élevé (autrement dit une masse cérébrale importante par rapport au volume de l’ensemble de son corps), un point commun qui pourrait être en corrélation avec une alimentation issue des fonds marins. Des études3 ont d’ailleurs montré qu’une augmentation de la consommation de poisson chez les femmes enceintes avait des effets mesurables sur le périmètre crânien de leur bébé à la naissance.
L’humain éprouve également, à l’instar des autres membres de la famille des chimpanzés, des difficultés à synthétiser la DHA, molécule d’acide gras essentielle à la nutrition du cerveau, à partir de son seul système enzymatique. Or cette molécule ne se trouve en abondance et préformée que dans la chaîne alimentaire marine. Néanmoins, pendant la grossesse, le taux de DHA reste exceptionnellement stable puisque la priorité est alors de nourrir le cerveau du fœtus en développement. Cela n’est bien sûr pas sans conséquences sur l’état de santé de la mère, dont l’organisme, travaillant à maintenir à tout prix une concentration stable de DHA, se trouve confronté à des déséquilibres importants pouvant se traduire par certaines maladies spécifiques à la grossesse, comme la prééclampsie.
Jean Chaline, paléonthologue français, en a même émis l’hypothèse que la disparition de Néandertal il y a trente mille ans pourrait être directement corrélée au risque de mort maternelle et fœtale par éclampsie lorsque les besoins nutritionnels spécifiques liés au développement du cerveau ne sont pas satisfaits4, besoins que l’éloignement progressif de la mer et la domestication de Néandertal, consécutive aux modifications importantes de son mode de vie, ne permettaient plus de satisfaire. C’est aussi ce que pourrait venir confirmer une étude5, qui a montré que la consommation d’huiles de poisson durant la grossesse faisait baisser significativement le risque de développer une prééclampsie.

D’autres liens avec l’eau

L’iode, qui joue un rôle essentiel dans la production des hormones thyroïdiennes, et dont le cerveau humain, du fait de son gros volume et de son fort développement, a un besoin important, se trouve quasi exclusivement dans l’eau de mer, et plus particulièrement dans le phytoplancton. Les personnes ne consommant pas ou peu de produits de la mer sont donc systématiquement carencées en iode.
Autre particularité spécifique aux humains parmi tous les mammifères terrestres : les bébés naissent enduits de vernix caseosa, cette substance grasse et blanchâtre qui recouvre la peau des nouveau-nés et qui est secrétée par les glandes sébacées du fœtus. C’est une caractéristique que nous partageons avec les phoques, dont les bébés sont également recouverts de vernix. Son rôle serait de protéger les nouveau-nés de l’eau et du froid lorsqu’ils s’y trouvent confrontés juste après leur naissance. Quelle serait donc la raison d’être de la subsistance de cette particularité si atypique dans le monde des mammifères chez nous, humains, si ce n’est pour nous rappeler notre nature éminemment « marine » ?

Beaucoup d’autres caractéristiques humaines, associées entre elles et ajoutées aux précédentes, représentent des indices non négligeables de notre probable état originel de « primate aquatique », dont elles seraient les réminiscences. Parmi elles, citons :

la nudité, point commun que nous partageons avec les mammifères aquatiques en général et avec certains mammifères terrestres en particulier, comme les éléphants et les rhinocéros, qui vivent en contact étroit avec l’eau ;
la couche de graisse attachée à notre peau, comme à celle des cétacés, phoques et lamentins ;
la forme générale de notre corps et le fait que nous soyons programmés pour évoluer en station verticale. La bipédie est en effet facilitée par le déplacement dans l’eau. On peut le constater en observant qu’un bébé, encore incapable de se tenir debout et de marcher, le fera sans difficulté dans l’eau ;
le contrôle de la température de notre corps par la sudation, qui n’est plus à penser comme une aberration qui nous ferait subir une perte importante en eau et en minéraux dès lors que l’on considère l’être humain comme un primate adapté à un environnement dans lequel l’eau et les minéraux sont disponibles sans aucune restriction ;
la position de notre larynx, bas comme chez les lions de mer, nous permettant de choisir entre la respiration par le nez et la respiration par la bouche ;
le triangle de peau situé entre le pouce et l’index, qui rappelle les pieds palmés des canards et suggère une adaptation facilitée à l’eau.

Homo, un marin dans l’âme ?

Michel Odent attire aussi notre attention sur le fait que, contrairement à ce que l’on a longtemps cru, il semble qu’Homo se soit aventuré sur la mer et ait même utilisé ce canal pour s’implanter sur de nouveaux territoires, concevant très tôt des canoës qui lui permettaient de se déplacer le long des côtes. Cela semble d’autant plus probable qu’il y a vingt mille ans, le niveau de la mer était nettement plus bas qu’aujourd’hui et que, de ce fait, les mers étaient constellées de nombreuses îles désormais disparues. Ainsi, conclut-il, « Si l’on rappelle que la navigation est une activité humaine préhistorique très répandue, ce simple fait est un signe de liens profonds entre Homo et la mer », ajoutant « il est probable que des humains plus vieux que Néandertal étaient déjà des marins.6 »

Michel Odent pousse même encore plus loin son raisonnement en soulignant que le rapport de l’humain avec la nature a changé, transformant peu à peu celui-ci en une relation de domination de l’un envers l’autre, dès lors qu’Homo s’est éloigné de la mer pour s’établir dans les terres et y développer de nouvelles activités comme l’agriculture et l’élevage. Domination qui a atteint aujourd’hui des limites extrêmes en même temps que l’humain s’est progressivement coupé de ses besoins de base, ce qui n’est sans doute pas sans lien de cause à effet.
Il remarque également avec quel engouement nos semblables se sont rués vers le bord de mer dès l’instauration des congés payés. Et c’est d’ailleurs encore le cas à l’heure actuelle : il n’y a qu’à voir le nombre de personnes débarquant sur les plages aux premiers beaux jours, et plus encore dès le début des vacances d’été, comme si cette proximité avec l’élément marin était pour nous une nécessité.


La Naissance d’Homo le chimpanzé marin, Quand l’outil devient le maître, Éditions Le Hêtre Myriadis (2017), p. 61 et suivantes.
2 Op. cit.
3 Odent M., McMillan L., Kimmel T., « Prenatal care and sea fish », European Journal of Obstetrics & Gynecology and Reproductive Biology, 1996 ; 68:49-51 et Lesley F Meeson, « The effects on birth outcomes of discussions in early pregnancy, emphasizing the importance of eating fish », PhD thesis, University of Wolverhampton, juillet 2007.
4 Chaline J., « Increased cranial capacity in hominid evolution and preeclampsia », J. Reprod. Immunol., août 2003 ; 59(2):137-52.
5 Olsen S.F., Secher N.J., « A possible preventive effect of low-dose fish oil on early delivery and pre-eclampsia : indications from a 50-year-old controlled trial », Br. J. Nutr., 1990 ; 64:599-609.
6 La Naissance d’Homo le chimpanzé marin, Quand l’outil devient le maître, Éditions Le Hêtre Myriadis (2017), p. 24.

© Zaëva Bellois

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