© Bernard de Kerdrel

2012, en règle avec moi-même et tous ceux qui m’entourent, tout est OK, je sais qui je suis et je sais où je vais : destination parentalité. Il y a moi. Et finalement…

2013, mon premier enfant grandit en moi, il y a nous, ensemble, et tout commence. 2013, naissance de mon enfant. Il y a lui. Je fais à ce moment l’une des plus grandes rencontres de ma vie. J’apprends à le connaître, j’apprends à le comprendre, je l’observe et je l’accompagne du mieux que je peux avec cet amour incommensurable d’une mère, jour après jour.

Il y a la sensibilité

Depuis tout petit, ses émotions peuvent sembler intenses, explosives, décuplées. Cela nous a valu parfois quelques remarques très désagréables, notamment sur l’éducation que nous lui donnons, qui serait, « semble-t-il », la cause de sa sensibilité. Certaines personnes se rassuraient : « ça passera car il va grandir ». Eh bien non, et honnêtement, je suis heureuse qu’il puisse s’exprimer sans crainte du regard d’autrui. Pour d’autres, cette sensibilité est trop difficile à accepter du fait qu’il soit un garçon. C’est d’ailleurs une difficulté, malheureusement récurrente, que peuvent rencontrer les petits garçons ayant une grande sensibilité, comme nous l’explique Stéphanie Couturier1 : « Un petit garçon hérisson peut être considéré comme ‘‘faible’’ ou manquant de ressources, voire même ‘‘à difficultés’’, s’il pleure ou s’emporte régulièrement. » Ça n’a pas manqué, timidement ou non, couverts de blagues ou entourés de bienveillance, nous y avons eu droit. Peu importe ces mésaventures, le plus important pour nous étant qu’il grandisse dans la bienveillance et l’amour d’être qui il est. Pour l’accompagner au mieux dans ces trop-pleins d’émotions, nous avons toujours tenté de répondre au mieux à ses besoins, notamment : attention particulière pour le nourrir, pour l’hydrater, aux temps de calme, au temps et à la qualité de son sommeil. Nous l’avons porté, materné autant que possible. Son incroyable sensibilité se traduit également par un éveil surdimensionné de tous ses sens. Il voit, entend, sent et ressent tout avec une grande vivacité. C’est comme s’il captait et traitait toutes les informations jusqu’aux plus subtils et invisibles détails. Cette hyperstimulation a tendance à vite saturer son cerveau, et le fatiguer rapidement. Un potentiel magique, mais parfois épuisant. Il y a aussi sa curiosité exponentielle qui alimente sans cesse ses nombreuses nouvelles passions, toujours en arborescence, et son imagination débordante. Une imagination à double tranchant : elle l’émerveille tout autant qu’elle peut le plonger dans de terribles peurs dès la nuit tombée. Nous communiquons énormément avec lui, mettons ensemble des mots sur ce qu’il ressent, avec empathie et bienveillance, et lors de difficultés, nous cherchons ensemble des solutions qui lui correspondent au mieux. Je réalise : je parle de lui ou de moi ?

Il y a la lecture et l’écriture

Depuis tout petit il se passionne pour les livres. Très jeune, à peine quelques années, il avait une soif sans fin pour l’apprentissage de la lecture. Mais les années passent et malgré de nombreuses méthodes essayées, ça ne fonctionne pas. Il en va de même pour l’écriture. Entre apprentissage passionné et sentiment de défaite, il fait le yoyo entre enthousiasme et désespoir. Jusqu’à la découverte de la méthode Apili que nous n’avons pu résister à essayer. Après prise de conseils auprès de Benjamin Stevens, l’orthophoniste ayant créé cette méthode, nous voilà à lire nos bandelettes de syllabes de couleurs bleue et rouge sur fond légèrement bleuté en sautant pieds nus dans le trampoline. Petit à petit, avec une immense satisfaction, il se réconcilie avec la lecture et l’écriture. Il se met à écrire dans de magnifiques grimoires et a le plaisir de pouvoir lire des Docu Dys seul (ce sont les premiers livres documentaires adaptés aux enfants dys2). Je suis heureuse de découvrir tous ces divers et riches outils d’apprentissage, accessibles à tous, permettant d’accompagner les difficultés dans les élans passionnés de découverte. Cela tranche avec mes souvenirs d’enfance dans cette quête éreintante qu’a été mon apprentissage de la lecture et de l’écriture. Mes souvenirs ressemblent indéniablement à l’histoire touchante de l’album Les Mots d’Enzo3, dans lequel un petit garçon, malgré un travail acharné, peine à apprendre à écrire et à lire. Il se mélange dans toutes ces horribles lettres, ces maudites syllabes, ces terribles mots. Tout se confond, rien n’a de sens, et c’est le grand vide. Entre moquerie, honte et déception, il sent sa tête exploser. Il se sent perdu, seul et incompris. J’ai parfois ressenti, dans le regard de mon enfant, ce désespoir, mais heureusement jamais longtemps grâce aux nombreux outils adaptés, dont regorgent les rayons de nos jours. Cela lui a ainsi permis de ne pas perdre ses rêves des yeux. Je réalise : petite, j’ai été accompagnée par une orthophoniste. Ah, Patricia, je me souviens de tes mots : « Tu n’es pas nulle, tu as juste de la dyslexie et ça ne fait pas tout de toi ! »

Et finalement, il y a moi

Depuis que mon enfant est tout petit, je me suis pris de nombreuses fois les pieds dans mon enfance, laissant remonter quelques souvenirs : de mes émotions intenses qu’il fallait taire pour ne pas déranger, de l’incompréhension de mon entourage à mon sujet, « tu es vraiment mal élevée », « elle a du mal à grandir », de ma scolarité catastrophique (surtout en français), et j’en passe. Plus j’accompagne mon enfant dans ses particularités, plus je comprends cette phrase « La pomme ne tombe jamais très loin du pommier. » Plus je le découvre, plus je me découvre. Plus je l’accompagne, plus je m’accompagne. Si avec un bon accompagnement il évolue, il n’y a pas de raison que je ne puisse pas le faire non plus. Les plus grands apprentissages se font par l’observation dans l’immersion. Alors je me dois d’être cohérente avec moi-même. Pour que mon enfant vive heureux avec ses particularités, je me dois de l’être aussi. Alors je prends en main mon écriture, reprends plaisir à écrire sans aucun jugement envers moi-même, sans filtre. Je me réconcilie avec mon enfant intérieur. Puis vient le jour où je parle de ma « lettre à mon fils » à une nouvelle amie, rédactrice à Grandir Autrement. Et tout prend de la légèreté dans un rayonnement infini : et si moi aussi je pouvais écrire pour Grandir Autrement ? Et si je me faisais confiance ? J’enlace mon enfant intérieur. Et si finalement, je pouvais partager avec d’autres parents ma sensibilité, ma poésie parfois, mon humour, mes élans passionnés, mes pensées foisonnantes en arborescence, et bien sûr ma grammaire, mon orthographe, ma conjugaison et j’en passe. Je connecte toutes celles que je suis avec tendresse.

Alors, de lui à moi

2013, il y a nous, ensemble, et tout commence. Je fais à ce moment l’une des plus grandes rencontres de ma vie : celle avec moi-même. En permettant à mon enfant de grandir autrement, j’ai appris à faire grandir autrement mon enfant intérieur, à me faire grandir autrement. Nous sommes à bien des égards en « révolution permanente ». J’ai choisi de répondre à mes besoins, d’écouter mes ressentis et, en cas de difficulté, de trouver des solutions qui me correspondent, de maintenir mes élans passionnés, de ne pas perdre mes rêves des yeux, avec bienveillance et amour. Plus je révolutionne, plus cette phrase de Stéphanie Couturier résonne en moi : « Ils n’ont pas besoin de se conformer pour que ça marche, à un moment, ils pourront être eux-mêmes, et ça ira très bien.4 » et je crois qu’elle a raison. Ce n’est évidemment pas toujours rose, mais ça ne l’est finalement pour personne. En partant avec amour à la rencontre de mon enfant, c’est aussi à la mienne que je suis partie. Alors de lui à moi, j’apprends à me connaître, j’apprends à me comprendre, je m’observe et je m’accompagne du mieux que je peux avec amour, jour après jour.


1 Mon enfant hérisson, Accompagnez votre enfant hypersensible et aidez-le à exploiter son potentiel, Stéphanie Couturier, Éditions Marabout, Hachette Livre (2021), p. 17.
2 Enfants souffrant de troubles cognitifs spécifiques et des troubles des apprentissages que ceux-ci induisent.
3 Les Mots d’Enzo, Mylène Murot et Carla Cartagena, Éditions Utopique (2017).
4 Op. cit., p.185.

Quand je suis devenue maman pour la première fois en 2013, ma vie a pris un tournant vertigineux. Dans ce changement de vie radical, en écoute avec mon "instinct", je me suis souvent confrontée à l’incompréhension des autres. Avouons-le, je me sentais parfois seule (mais cela n’appartenait qu’à moi finalement). Puis pas à pas, mes lectures, rencontres et l’écoute de mon enfant m’ont donné une grande confiance en moi et en ma vie à venir. Le magazine Grandir Autrement a toujours été un soutien précieux sur ce chemin. Il était le parfait reflet de l’écoparentalité que nous nous bâtissions. Tout s’est imbriqué petit à petit dans une continuité flagrante : allaitement long, peau à peau, cododo, portage physiologique, couches lavables, shantala, bain libre, massage pour bébé, motricité libre, langage des signes pour bébé, diversification menée par l’enfant, apprivoisement des émotions et besoins (les détecter à temps, les comprendre, les aimer et apprendre à vivre avec), communication non-violente, instruction en famille, pédagogies alternatives diverses (Montessori, Steiner, Forest School, Unsco…), consommation qui tend vers le minimaliste – zéro déchet – bio et local, permaculture, développement personnel… C’est une réelle joie, un plaisir et une fierté que de m’investir à présent pour Grandir Autrement en partageant un peu de notre famille.

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