© Mireille Barbier

Nous ne l’avons pas vu venir. Ça semblait si lointain, si improbable. On en avait un peu parlé en famille, car on avait passé tout le mois de janvier à travailler sur la Chine avec les enfants, avec sa calligraphie, son folklore, son Nouvel An. Mais de manière très superficielle, et sans se douter qu’il était déjà à notre porte. Il a frappé sans prévenir, sans qu’on ait le temps de comprendre ce qui nous arrivait. Il faut soudain faire face, se battre contre quelque chose d’impalpable qui sépare les familles et les plonge dans une solitude cruelle et absolue. Et pourtant il faut tenir, les enfants sont à la maison, pleins de vie et pleins d’envies. Comment les préserver dans la tourmente tout en les sensibilisant ? Comment les accompagner et aborder la maladie, l’attente et la peur sans trop nourrir leur angoisse, eux qui savent si bien s’imprégner de nos émotions ? S’il paraît difficile de ne pas leur communiquer la peur de mourir, comment faire pour ne pas leur transmettre la peur de vivre ? Retour sur un mois chaotique. Et étonnamment poétique.

Pour les enfants, le confinement est une bonne nouvelle : plus de nounou, plus d’école en classe, davantage de souplesse sur l’heure des repas, du lever et du coucher, un temps de jeu étendu (surtout avec les parents qui restent à la maison en permanence), et plus de temps passé dans le jardin. L’une de nos filles est déjà en IEF, alors le premier lundi après la fermeture des écoles, on est plutôt confiant. C’est là que le téléphone sonne. Mon père est amené en ambulance aux urgences pour détresse respiratoire. Je suis inquiet mais les jeux et les rires des enfants apaisent mes craintes et la journée se déroule presque normalement. Deuxième appel. Mon père est transféré dans un CHU, son état s’est brusquement aggravé. Je raccroche, je n’entends plus les rires des enfants. Un regard vers mon épouse suffit à lui faire comprendre la gravité de la situation. Ce qui « n’arrive qu’aux autres » vient de nous arriver, et c’est vertigineux. Je suis sombre au repas du soir. C’est ma petite dernière, 18 mois, qui me sort de ma léthargie. Elle s’est donnée pour jeu de pencher sa tête sur la droite, puis sur la gauche tout en plaquant ses mains sur ses yeux. Mais son sourire et son plaisir restent bien visibles. J’y succombe en l’imitant. Le soir venu, il ne fait aucun doute pour mon épouse et moi que la petite a ressenti mon inquiétude et qu’elle s’est comportée ainsi pour me changer les idées. Nous jugeons important de partager avec nos enfants ce que nous nous apprêtons à vivre, sans les tenir à l’écart. Ils ont le droit de savoir, vont avoir besoin de savoir. Mais cette vérité risque de créer chez eux des peurs, des angoisses, et les exposer à la gravité potentielle d’une maladie. Comment doser ? Quelle part de vérité et de détails devons-nous leur communiquer ?

Entre inquiétude et inventivité

Je suis le premier à appeler l’hôpital le lendemain. Mon père a été plongé dans le coma, sous respirateur artificiel. Il présente les symptôme aigus du covid-19, son dépistage est en cours. Le service de réanimation me désigne référent pour toute la famille. Me voilà propulsé messager du bonheur, ou oiseau de malheur. Nous sommes tous confinés. Il n’y aura ni étreinte avec les proches, ni épaule sur laquelle s’appuyer. Et aucune visite. Cette froideur contraste avec la chaleur qui règne dans la maison. Tout est jeu, chants, peinture et musique. J’attends qu’une activité se termine pour leur annoncer. « C’est pour ça que tu es tout triste ? », me dit ma plus grande en m’enlaçant. « Ben moi je dis qu’il a de la chance papi, il va dormir toute la journée ! », répond la deuxième en repartant jouer. Elles savent désormais, et ne se sont pas recroquevillées. Elles semblent même soulagées de savoir pourquoi je ne suis pas comme d’habitude. À la maison, on situe Wuhan, découvre le pangolin et essaie de comprendre le virus avec Maestro1. Mais on ne suit plus les actualités, trop alarmantes.

S’il nécessite une grande adaptation, ce début de confinement est aussi vertueux. Nous nous démenons avec mon épouse pour chasser l’ennui et cela semble bien marcher. Notre jardin y est pour beaucoup. Nous avons défini notre propre modèle de continuité pédagogique en optant pour une formule allégée. Il n’y a pas d’amélioration à l’hôpital. L’infection au covid-19 et la pneumopathie infectieuse sont confirmées. La transmission des nouvelles est une tâche difficile que je réalise désormais en alternance avec mon frère et ma sœur. On aborde des sujets lourds, comme le handicap au réveil, la fin de vie. Il n’y a qu’avec moi que ma mère fond en larmes. La solitude est pesante. Il n’y a pas vraiment eu d’au revoir le jour de l’hospitalisation, ça lui est insupportable. Les enfants savent qu’il va falloir du temps à leur grand-père pour guérir, s’il y parvient. Et que chez nous le confinement est rigoureux. Elles ont également bien mémorisé les heures où je suis au téléphone et en profitent pour me solliciter lorsque j’ai terminé. « Regarde on a trouvé des gendarmes [insectes] », « Tu as vu mon dessin ? », « Il faut absolument que tu viennes voir ce que j’ai trouvé ! » ou encore « Tu as vu cette coquille d’escargot vide ? On met une pousse de radis dedans ? » Je ne sais pas si l’initiative vient de mon épouse, mais ça marche. Toutes ces couleurs, cette énergie et cette inventivité pansent ma détresse et sont un hymne à la vie à laquelle je veux croire.

Un fragile équilibre

Nouvel appel, après 15 jours de coma où j’ai surtout tenu le rôle d’oiseau de malheur. L’hôpital est à saturation. Mon père, stable depuis quelques jours, a été sélectionné pour être héliporté par l’armée vers un autre CHU, à Grenoble. Pas de préavis aux familles, le personnel hospitalier est submergé. Mon père est déjà dans les airs au moment où je suis informé. Nouveau coup dur pour ma mère, qui vit l’éloignement géographique comme une nouvelle épreuve. Là encore, la réaction des enfants est un sas de décompression. « Il est trop fort papi, il prend l’hélicoptère en dormant. » J’oublie un instant qu’il est dans un hélicoptère militaire habitué à transporter des blessés de guerre. Bizarrement, j’entends les pales de l’appareil dans ma tête. Mais je me dois de tenir, ne serait-ce que pour entretenir ce fragile équilibre qu’impose le confinement dans ces conditions.

Le nouvel hôpital propose un carnet de bord où on peut déposer des photos, des dessins ou des textes qui sont lus au patient. Dans ce cauchemar éveillé, nous voilà pour la première fois acteurs d’une chose qui pourra remonter physiquement, verbalement jusqu’à mon père. Et j’espère bien que nous pourrons lui transmettre un peu de l’énergie, de la joie et des couleurs que j’ai la chance de connaître ici. C’est déjà le printemps. Il y a des fleurs partout dans le jardin, des jonquilles, des tulipes, des jacinthes. Les enfants font des couronnes de pâquerettes et de primevères, et font chanter les pissenlits. Ça vit.

Mais avec ce virus, tout répit est de courte durée. Le médecin nous annonce une surinfection, on repart à la case départ. On navigue tellement à vue avec cette maladie, qu’on finit par ne plus se réjouir quand l’état s’améliore, ni se morfondre quand il s’aggrave. Tout est tellement surréaliste depuis quelque temps. Les filles ont assimilé la maladie. Ce sont elles qui viennent me demander des nouvelles toutes les fins d’après-midi. Et c’est mon épouse qui œuvre tous les jours pour que le foyer ne sombre pas dans l’apathie.

À l’heure où j’envoie ces lignes, je n’en sais pas plus. Je ne suis qu’un spectateur de la destinée de mon père. Mais cette épreuve a confirmé que je suis un acteur de ce qu’il se passe dans ma maison. Que le simple fait de s’asseoir, de jouer, de danser ou de chanter sont des moyens d’exprimer nos émotions, de les crier même, en allant parfois jusqu’à en rire. Les enfants sont des éponges. Ils ont une capacité d’adaptation insoupçonnée, comprennent parfaitement ce qu’on leur explique et souffrent quand on leur cache quelque chose. Partager ses craintes et ses espoirs avec eux, c’est faire corps et se sentir plus fort. Alors place à la sincérité, à la vérité. Oui c’est une épreuve douloureuse, injuste, terrifiante, sans visage sinon celui de papi qu’on a quitté souriant début mars. Oui, il y a un pronostic vital engagé. Oui, on doit restez chez nous, quitte à créer momentanément une peur de l’autre. Et oui, il nous faudra bientôt ressortir, rouvrir symboliquement le portail de la maison. Mais non, on ne doit pas s’arrêter de vivre pour autant. Surtout quand un proche lutte… pour vivre.


1 Maestro est un personnage (le savant) de la série Il était une fois… la Vie.

2 COMMENTAIRES

  1. Merci Jérôme, merci , restons sereins aux confins de nos confinements, mais réalistes!! Tendresse Babette

LAISSER UN COMMENTAIRE

Saisissez votre commentaire svp !
Saisir votre nom ici svp

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.