© Charline Fauveau

Toute ressemblance avec une école classique s’arrête là, ou presque. Ici, il n’y a ni classes, ni niveaux, ni notes. Seulement un instituteur serein et attentif ainsi que des éducatrices de jeunes enfants disposées à rendre possibles les envies de jeux des écoliers.

Cet espace, idéalement situé au cœur du bois de Vincennes, à l’interstice des théâtres du Soleil, de La Tempête et de L’Épée de Bois de La Cartoucherie, est ouvert aux enfants de 3 à 11 ans, tout au long de l’année, en tant qu’école primaire et accueil de loisirs. Il y reçoit actuel-
lement vingt-huit enfants.

Constitué pour être un lieu favorisant les apprentissages, les enfants ont librement accès aux différentes pièces de la maison.

Le salon (ré)créatif

En début et en fin de journée, il est fréquent d’y croiser des parents qui s’assoient et jouent avec leurs enfants. Un moment de prolongation précieux et rassurant pour leur fille ou fils.

Chaque journée, à chaque instant, le planning se constitue de manière individuelle, selon la volonté de l’enfant.

Certain·es commencent par lire quand d’autres sortent un plateau de jeux de société, à moins qu’ils ou elles ne se lancent dans un atelier créatif. Poterie, perles, origamis, scoubidous, élastiques ou encore peinture, chacun·e explore la matière selon son inspiration. Il ne s’agit pas d’obtenir un résultat précis, « attendu » mais de laisser libre cours aux idées qui jaillissent au cours de l’exploration des différents matériaux.

La salle aux jeux multiples

D’autres encore vont directement dans la salle de jeux, soit pour jouer du piano, soit pour démarrer un jeu de rôle ou de construction. Elle est rangée directement par les enfants. Ainsi, ils retrouvent aisément leurs repères. Aucun jugement sexiste n’est porté sur le choix des jeux ni sur l’âge du joueur ou de la joueuse. Les enfants évoluent dans cette pièce, généralement à l’abri du regard des adultes.

La salle de classe

À 10 heures, la salle d’étude est ouverte aux travaux de lecture et d’écriture. Antoine, le facilitateur d’apprentissage, accompagne chaque enfant à découvrir son potentiel au fil des exercices choisis par l’élève. Ce dernier consigne son évolution dans un cahier. Tout le matériel appartient à l’école. Il n’y a pas d’affaires scolaires personnelles. D’emblée, tout développement de rivalités de jeunes consommateurs·ices est éliminé.

Autre distinction, les enfants ne sont pas isolés derrière un pupitre, ils prennent place autour d’une grande table. Ils peuvent interagir ensemble, l’ambiance reste favorable à l’étude. Antoine circule parmi eux, au rythme de leurs évolutions dans les différents exercices, sans hausser la voix. Il fait montre d’une grande patience et les élèves d’un grand respect. Ils sont en confiance et libres de poser toutes les questions qui les animent. Les réponses, très souvent, viennent des enfants eux-mêmes.

Le temps d’apprendre n’est pas restreint aux heures de cours, il est aussi continu que le plaisir qui l’accompagne. Adèle, avec ses amies, recopie la liste des prénoms des élèves : un exercice d’écriture, en dehors du module, lancé à leur initiative, pour le plaisir de s’entraîner. Ensuite, elles se sont mutuellement conseillées pour réaliser de belles majuscules cursives. Il y a aussi Elisa qui, comme certains·es de ses camarades, ne décroche pas de sa lecture, quelles que soient les circonstances.

À 14 heures, place au langage des mathématiques. Ces séances de travail régulières, comme celles du matin, ne sont pas obligatoires, elles sont entièrement basées sur le volontariat des participants·es. Pourquoi le seraient-elles ? Il y a autant de manières d’aborder une notion qu’il y a d’esprits pour la penser. Il est fréquent que des idées de création spontanées deviennent l’objet d’apprentissages très complets que l’enfant assimile davantage. Noé souhaitait réaliser un calendrier de l’Avent. Après avoir réfléchi à plusieurs techniques, il a opté pour le tissu. Il a choisi ses coupons, appréhendant des questions esthétiques, a manié les ciseaux, mais a aussi développé sa gestion de la règle, de l’équerre et du cutter. Il a calculé le nombre de cases selon les tables de division et, bien sûr, a acquis des bases en couture. Son initiative a suscité l’intérêt de plusieurs enfants, qui sont venus le relayer à toutes les étapes : couture, dessin, coloriage des chiffres, etc. Ils ne manquent pas d’idées, comme tous les enfants. La différence, ici, c’est qu’elles ne sont pas brimées par des refus perpétuels et des injonctions d’obéissance. Les enfants peuvent les dérouler aussi loin qu’ils en ont l’envie et la concentration. Noé a été au bout de son ouvrage bien que cela ait représenté deux jours de travail.

La bibliothèque

Dès lors qu’ils souhaitent s’informer ou enrichir leurs imaginaires, la bibliothèque offre aux enfants des étagères pleines d’ouvrages de types très différents. Tous les jours, des histoires y sont lues et écoutées par de nombreuses oreilles. À l’heure de la sieste, cette pièce sert également de dortoir aux plus petits·es. Ici, les doudous ne sont pas interdits de manière arbitraire. Chacun·e évolue à son rythme.

Le bureau

Autre pièce d’étude, le bureau d’administration dispose d’ordinateurs, accessibles aux enfants. À chaque utilisation, ils inscrivent leurs noms sur une liste et indiquent l’usage qu’ils en font : reportages ou jeux pédagogiques en ligne. Ils ont le droit à deux sessions par semaine. Jamie détient toujours le record de visionnage !

L’atelier de bricolage

En annexe, il y a l’atelier de bricolage. Tous et toutes peuvent s’essayer à des constructions concrètes ou simplement se familiariser aux gestes de base tels que le maniement du marteau. Impressionnant, non ?

© Charline Fauveau

La cour et la prairie

L’un des lieux favoris de la Maison des Enfants est sa cour, continuellement ouverte. Draisiennes, vélos, trottinettes, rollers sont à la libre disposition des enfants tout comme le bac à sable, les raquettes ou encore les ballons. Ils sont autant libres de vivre leurs aventures à l’intérieur qu’en plein air, et ce, tout au long de la journée, quelle que soit la météo.

D’ailleurs, les enfants se couvrent par eux-mêmes, estimant seuls s’ils ont besoin ou non de manteau, gants, écharpe ou bonnet. Et, sous la surveillance des adultes, la prairie est ponctuellement ouverte à leur demande. La prairie est une parcelle du bois de Vincennes. Les arbres augmentent le terrain de jeux des enfants, ils peuvent aussi établir des champs de tir à l’arc, des courses à vélos et surtout, courir et papoter à loisir. Connexe à l’école, le centre équestre de La Cartoucherie suscite un vif intérêt. Les enfants sont toujours attentifs aux moments où les chevaux sortent de leur enclos pour les apprécier au plus près. Parfois, ils ont une envie d’évasion un poil plus lointaine : les aires de jeux du Parc Floral ! Bien qu’étant à Paris, la nature est au cœur de leur quotidien. À l’occasion, ils contribuent au potager de l’école qui dispose de son propre compost.

Les repas

Toutes ces activités ouvrent l’appétit. Le repas est soigneusement préparé par les parents. Seul ou en couple, chaque parent se voit attribuer une journée par mois à la Maison des Enfants. En cuisine, les aliments sont très fréquemment d’origine biologique. Les restrictions alimentaires de toutes et tous sont respectées, que ce soit par allergie ou par régime particulier. D’ailleurs, l’essentiel des repas sont végétariens. Les enfants ont beaucoup de plaisir à déguster leur repas et leur goûter, et découvrent de temps à autre des spécialités et saveurs de diverses cultures. Ils débarrassent leur table et la nettoient. Le menu est annoncé au cours de l’assemblée générale qui a lieu chaque jour aux environs de 11 heures.

L’assemblée générale et la réunion de râlage

On se réunit tous·tes en cercle, une fois par jour : c’est l’assemblée générale. Présidée par un enfant, c’est le temps de faire l’appel, mais aussi celui de rappeler et/ou discuter des règles, proposer des activités et échanger autour de la vie à l’école. Il arrive parfois que des enfants apportent des objets personnels qu’ils mettent à la disposition de chacun·e, sous réserve de demander la permission.

Lorsque les enfants rencontrent une difficulté ou font face à un conflit, ils sont invités à l’écrire ou à le faire écrire dans un carnet. Suite à quoi une réunion de râlage est ouverte. Les problématiques sont ensuite évoquées en assemblée, sans dénonciation. Suite au temps d’écoute, les enfants rebondissent avec des questions et/ou des témoignages puis ils élaborent des solutions. Lorsque c’est nécessaire, les adultes apportent leur regard et proposent des pistes d’amélioration. Les aménagements qui en découlent sont ensuite suivis dans le temps pour évaluer leur efficacité.

Chaque enfant est responsable et responsabilisé, ce qui contribue au bien-être individuel et collectif. « Y faut pas dépasser les limites », nous rappelle Swann. Il s’agit d’une ligne imaginaire qui ne doit pas être dépassée car au-delà, les enfants sortent du champ de surveillance des adultes.

La place des adultes est d’accompagner l’enfant à faire ce qu’elle ou il a choisi de faire.

La communication positive est une voix naturelle pour l’équipe pédagogique. Pour autant, ils sont parfois en désaccord. Les enfants aussi. N’est-ce pas le signe d’une grande richesse d’expression que d’affirmer des points de vue divergents et d’écouter ceux des autres ?

Mon apprentissage

J’ai réalisé deux journées d’observations avant mon reportage photographique. Je n’excluais pas une possible désillusion entre un concept génial et une mise en pratique bancale. Ce fut tout l’opposé. Leur liberté est expérimentée au-delà de mes attentes. En arrivant, j’ai vite abandonné mes idées de questions/réponses, je me suis laissée gagner par leur manière de vivre l’instant présent. Je me suis heurtée à une seule chose : mes propres limites. Certaines sont tellement ancrées que seule la répétition de l’expérience me permettra de modifier mon formatage. Pour ne citer qu’un exemple, ne plus dire « fais attention » par anticipation d’un mal imaginaire alors que la situation ne présente aucun danger. J’ai entendu mes propos, les ai ré-évalués et ai commencé à les modifier. J’ai poursuivi ce travail sur moi-même en renouvelant mes visites par la suite. Il m’est apparu que c’est un travail perpétuel, un éternel retour à soi. Cet état est naturel pour l’enfant. Notre rôle est essentiellement d’œuvrer à la préservation de cette force et l’équipe pédagogique y parvient avec brio. Au fil de l’article, vous avez certainement remarqué que des photos sont créditées à d’autres auteurs·ices. En effet, dès que j’ai porté mon œil au viseur, des demandes ont fusé de la part des jeunes photographes en herbe. Je leur ai donc prêté mon matériel et nous avons abordé différentes notions, à commencer par apprendre à fermer un œil, un seul, puis, à gérer le déclenchement, l’exposition et/ou le cadrage, et/ou la mise au point manuelle et même le flash. Je ne sais pas vous, mais je suis fan de leur regard.

Envie d’en savoir plus
sur les pédagogies alternatives ?

Depuis son ouverture en 1974, la Maison des Enfants n’a eu de cesse d’affiner son approche pédagogique parvenant ainsi à la belle maturité qu’elle connaît actuellement. Elle est inspirée de Bernard Collot, lui-même inspiré de Célestin Freinet. Je suis plus que convaincue du bien-fondé d’une école dite de troisième type, comme celle-ci, qui respecte le processus naturel de l’être humain et génère ainsi de multiples bienfaits pour l’enfant et la société. Grand nombre de chercheurs·ses les détaillent dans leurs travaux. Pour les découvrir, je vous invite à vous rendre sur la page de documentation de l’école1.


1 https://www.lamaisondesenfants-cartoucherie.fr/livres/

Pour aller plus loin https://www.lamaisondesenfants-cartoucherie.fr/

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