© Catherine Forest

Nous sommes nombreux à connaître le parcours d’André Stern et à apprécier sa vision et son travail sur l’enfance et l’éducation. Il a accepté aujourd’hui de nous en dire un peu plus sur sa vision de la paternité et sur les sujets qui lui tiennent à cœur pour tous les enfants.

Grandir Autrement : Vous vous définissez comme un enfant. Alors, un enfant de 47 ans qui a des enfants, ça donne quoi ?
André Stern : Un parent tout simplement ! Mes deux fils ont été les maïeuticiens de moi parent. Ce sont eux qui m’ont fait naître en tant que père. Avant j’ignorais l’envers du décor, ça ne peut que se vivre. Au moment du premier regard du premier enfant, je me suis rendu compte, à ce moment particulier, de mon indispensabilité pour le reste de mes jours. Je ne vais pas vous surprendre, devenir père a totalement changé ma vie. Bien que pour moi le rôle de père soit flou, je ne me qualifie pas uniquement comme ça pour mes enfants : dans un rôle souvent vu comme paternaliste, dominant, fort, mais plus volontiers de parent. J’ai vécu toutes les étapes, depuis la grossesse, à deux avec ma femme. Il y a une forte part de sensibilité sincère et d’absence de sexisme dans ma vision de mon rôle de père.

En quoi votre enfance, hors de l’école, a-t-elle influencé votre façon d’être parent ?
Mon enfance a été normale, même si c’est une exception dans le paysage. Beaucoup de gens me calent dans une case spéciale alors que j’ai, simplement, vécu ce que vivrait tout enfant auquel on ferait confiance !
Si on laisse l’enfant vivre dans la confiance, il ne se contentera pas, arrivé à l’âge adulte, de rester fidèle à des méthodes ou de mettre en pratique des théories. Je vis ma parentalité comme un prolongement, une continuité, ça coule de source. Je vis avec mes enfants et mes enfants vivent avec moi, avec nous.
C’est un continuum avec toutes les différences qui font la vie. Mes enfants sont différents de moi, l’époque est différente, cela crée des situations différentes, dans une attitude générale de respect, de conviction, sans hiérarchie, sans comparaison ou critiques, sans « isme » (âgisme, sexisme, spécisme…) car je n’ai jamais connu cela.

Comment s’organise votre quotidien ?
Je voyage beaucoup pour mes conférences. Ma femme, Pauline, est comédienne. Mes enfants ne vont pas à l’école. Et mes parents vivent avec nous. On trouve toujours une manière de vivre ensemble, il y a des aspects pratiques géniaux ! Tout est une question de choix et d’organisation. Ce n’est pas un prérequis. On y arrive quand on veut quelque chose. C’est ainsi aujourd’hui, cela peut changer demain. Avec Pauline, nous partageons implicitement cette vision de la vie. Quand on aborde la parentalité de cette manière, cela amène à éclairer le couple et la famille de manière différente. Il n’y a aucune critique, apologie ou militantisme dans notre façon de vivre. Chacun écrit sa propre histoire.

Quels sont vos doutes, vos peurs en tant que père ?
La peur arrive quand il y a une différence entre attente et réalité. On nous a entretenu dans cette peur de ne pas réussir à faire de nos enfants des adultes qui réussissent, qui soient heureux. Et nous en oublions d’être, nous-mêmes, heureux sous leurs yeux ! Ils ne pourront jamais l’inventer si nous ne le vivons pas sous leurs yeux. Ils ne pourront que faire comme nous… Si nous sommes obnubilés par cette peur panique de ne pas suffire, de ne pas être de bons parents, c’est ce qu’ils reproduiront. Arrêtons de nous faire peur !
Je n’ai sincèrement pas la crainte de ne pas être un bon père, car je ne cherche pas à « bien faire » mais à être vrai. En restant l’enfant que j’étais, j’évolue chaque jour en même temps que mes enfants. Ce qui est « bien » change chaque jour, je veille à leur donner un port d’attache, et le reste n’est que bonus.

Y a-t-il des choses interdites dans votre foyer, comme les écrans, par exemple ?
Les écrans ne me font pas peur. Le monde virtuel est présenté comme dangereux, addictif, or c’est le monde réel qui est dangereux pour nos enfants ! Il leur est impossible d’y être ce qu’ils veulent être et d’y faire ce qu’ils veulent faire. S’ils fuient le monde réel et se réfugient dans le monde virtuel, c’est que ce dernier est plus appétissant et agréable. C’est un chantier majeur de notre société que de faire du monde réel un endroit où nos enfants se sentent vus, reconnus et dans leur élément.
Je partage avec vous une anecdote caractéristique. C’est l’année où la télévision est arrivée chez mes grands-parents que mon grand-père m’a appris à conduire sa voiture, et je peux vous dire que j’ai largement préféré conduire toute la journée sous les amandiers que rester devant l’écran !

Quel est le regard de vos enfants sur votre façon de vivre ?
Nous vivons dans le vaste monde, à l’abri de toute forme d’« isme », et les enfants le vivent avec le plus grand naturel. Ils ne se comparent pas aux autres, ne vont pas seulement vers les autres enfants – ils n’ont aucune raison de s’identifier comme tels – mais vers l’ensemble des autres êtres vivants. Leur monde est très libre. Nous ne définissons pas leurs relations. Ils communiquent avec des personnes de tous les âges. Le réseau social de mon fils aîné, Antonin, va de 2 à 90 ans !

Avez-vous un message particulier pour les papas d’aujourd’hui ?
Je n’ai pas de message particulier pour les papas, plutôt pour les Hommes. Il y a un grand chantier sur l’éducation de nos garçons, sur la vision du rapport homme-femme, sur la notion de consentement, sur notre culture de la féminité. On en parle beaucoup en ce moment, et tant mieux, mais on s’étonne que le monde soit et reste tel qu’il est, on se plaint de l’insistance des hommes, alors qu’on leur a dit que le « non » d’une femme pourrait devenir un « oui » s’ils insistent assez pour finalement conquérir les femmes qui, dans leur soi-disant besoin de protecteurs et de reproducteurs, sont censées mettre leur constance à l’épreuve. Quand on est libre de cela, il est particulièrement désagréable de le constater, car ce sont des notions qui sont absentes naturellement du regard de l’enfant.
Tous les enfants veulent entendre « je t’aime, parce que tu es ce que tu es », cela passe par l’attitude plus que par la parole. Cette attitude, si elle est sincère, changera le monde.

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