Dans son sous-titre, Grandir Autrement se présente comme “Le magazine des parents nature”. Mais qu’est-ce qu’au juste, un « parent nature » ? Quel est le sens de la référence à la nature ou au naturel quand il s’agit de parentalité ? Existe-t-il quelque chose comme une parentalité naturelle par opposition à une parentalité culturellement déterminée ? S’agit-il plutôt d’une construction d’un nouveau genre de rapport à l’enfant, conforme à une idéologie plus globale qui prône le respect des processus, dits naturels, du corps et de son environnement ? Naissance physiologique, allaitement, cododo, portage, prise en compte des besoins spécifiques de l’enfant, pris comme expressions de la bientraitance, sont qualifiés de pratiques ou comportements naturels par leurs défenseurs. Cependant, il arrive souvent que nous soyons contraints de faire des compromis avec la nature. Car le naturel ne va pas toujours de soi, ne coule pas de source pour les êtres culturels que nous sommes.

Que peut bien signifier « être un parent nature » ? Pour certains, cela signifie adopter des comportements écologiquement cohérents, comme favoriser les matériaux sains et non polluants (couches lavables, ustensiles dépourvus de bisphénol A, jouets en bois, etc.), recourir à une alimentation issue de l’agriculture biologique, nourrir son enfant de son lait. Pour d’autres, il s’agit d’avoir le moins possible recours à des produits transformés par l’industrie et de privilégier le fait maison : allaiter, encore, préparer les repas de bébé avec des aliments qu’on aurait soi-même cultivés, coudre ses changes, préférer les objets simples aux objets sophistiqués (un poncho tricoté de ses propres mains plutôt qu’un manteau de portage de grande marque, une écharpe plutôt qu’une poussette trois roues). Consommer plus écologique ou consommer moins participent de la même démarche plus globale de préservation de l’environnement, le souci de cette dernière se conjuguant le plus souvent avec celui d’épargner sa santé. On comprend ici aisément la référence à la nature ou au naturel. Mais les parents nature vont plus loin. Pour eux, le naturel, c’est aussi « ce qu’a prévu la nature » et partant, ce qui n’est pas perturbé ou perverti par l’intervention technique. Ainsi, on parle d’accouchement naturel, de portage physiologique, d’allaitement maternel. Accoucher naturellement, c’est au minimum accoucher par voie basse et, si possible, s’abstenir de la péridurale ou autres médications susceptibles d’entraver le bon déroulement du travail. Mais pour les plus motivés, cela peut aller jusqu’à enfanter chez soi, à l’abri de l’interventionnisme hospitalier auquel on préfère la flexibilité (dans toute l’extension du terme, y compris se mettre à genoux pour assister la parturiente, ce que ne ferait aucun obstétricien) d’une sage-femme, voire à supprimer toute veille médicale de l’événement et en porter la complète responsabilité. De la même manière, allaiter son enfant, c’est se conformer à sa nature de mammifère. Et porter, c’est ce que font tous les primates, clade dont font partie petits singes, grands anthropoïdes et humains. Qu’il s’agisse de naissance, d’allaitement ou de portage, on voit que les parents nature cherchent à réduire les médiations entre eux et leurs enfants. Or le biberon, la poussette, le lit à barreaux sont des objets de médiation qui empêchent l’immédiateté des corps et ce que cette dernière permet de spontanéité.

Naturel, spontané, instinctif?

Et voici donc une autre expression du naturel recherché par les parents nature : le spontané, l’inné, l’immédiat, l’instinctif ou encore, ce qui est prévu par la nature, ce vers quoi ont mené des millions d’années d’évolution, ce qui se produit si on laisse faire les choses. Mais les choses se font-elles alors facilement ? En somme, le naturel ou ce qu’on définit comme tel, advient-il spontanément ? Une approche naïve tend à faire croire que le naturel est simple, facile, automatique. C’est ce qui se produirait quand on laisse faire les choses, précisément, la nature. Mais c’est sans compter le fait que les humains sont aussi des êtres culturels dotés d’une pensée réflexive, façonnés par leur éducation, leur représentation du monde, leurs désirs, les conditions matérielles de leur existence et tant d’autres facteurs qui dépendent de l’environnement qu’ils se sont construit. Leurs comportements ne sont justement pas régis par un instinct sûr, univoque, infaillible, peut-être aveugle, mais par des normes sociales, jusqu’à ceux qui satisfont leurs besoins les plus élémentaires comme se nourrir. Quel sens peuvent avoir l’instinctif et le spontané quand on est pétri de conditionnements civilisationnels ? On s’entend souvent dire dans quelque situation délicate de “suivre son instinct” ou sa “petite voix intérieure”. Mais cette « petite voix » est elle-même modulée ou assourdie par le poids de la culture. Alors, pour certaines femmes, donner un biberon est un geste plus spontané que de présenter son sein. Il n’est pas aisé de discriminer les parts du naturel et du culturel dans ses comportements. Et on peut légitimement se demander si la distinction nature/culture est pertinente du point de vue de l’être humain dont la nature (et les conditions d’existence) est précisément de se doter d’une culture. Ainsi, c’est souvent dans le passé ou les traditions, dans les sociétés dites premières, dans l’autrefois ou l’ailleurs qu’on recherche des modèles du naturel, quand ce n’est pas chez d’autres espèces vivantes, notamment les grands singes. La recherche d’un fondement dans un naturel fantasmé répond ainsi à la perte des repères, la crise des références des sociétés occidentales.
Pourtant, on ne peut nier qu’il existe quelque chose comme la marche normale, au sens biologique, des fonctions et propriétés du corps humain. Ce sont ces processus physiologiques que les puissants déterminismes culturels et environnementaux vont contrarier les faisant parfois déborder des marges de variation par rapport à la norme qu’un être vivant peut tolérer. Alors, souhaiter le naturel peut s’apparenter à une lutte contre ce qui dévie de la norme biologique de son espèce dans un but de vitalité optimale. Même si pour ce faire, on est amené à composer avec les déterminismes culturels et environnementaux, à transiger avec ses exigences de tout naturel, à mettre en place des stratégies d’adaptation, à retrouver par la culture et la technique ce dont, par ces dernières, on a été éloigné. Dans cette nouvelle rubrique, nous aborderons donc nos « petits arrangements avec la nature » ou comment, souvent, nous devons passer par le medium culturel pour revenir au naturel. Nous commencerons par le cas de l’allaitement.

Fonction naturelle, compétence culturelle

Allaiter, c’est naturel, entend-on souvent dire. Si l’on considère que l’homme fait partie de la classe des mammifères, le petit d’homme est fait pour téter sa mère et le corps de celle-ci est équipé pour l’allaiter. Le lait humain est une sécrétion naturelle du corps, contrairement aux formules lactées du commerce, obtenues par transformation du lait d’un autre mammifère, la plupart du temps de la vache, et sa production est une fonction naturelle du corps, qui n’a besoin pour se mettre en place d’aucune intervention extérieure si ce n’est le démarrage d’une grossesse puis, à son terme, l’expulsion de l’enfant et de son placenta. De même, téter est une compétence naturelle du nouveau-né qui n’a besoin d’aucune phase d’apprentissage hormis quelques mois d’entraînement in utero (bien que, parfois, une rééducation soit nécessaire) pour attraper le sein et en extraire le liquide nourricier. En ce sens, allaiter est assurément plus naturel que donner le biberon. Mais est-ce à dire que l’allaitement vient aux femmes spontanément ? Les faibles taux d’allaitement maternel des années soixante dix1 tendraient à prouver le contraire. Dans les pays occidentalisés, on a pu observer plusieurs générations de femmes pour lesquelles l’allaitement n’allait pas de soi. Des femmes qui n’avaient pas assez de lait, des femmes dont le lait n’était pas assez riche, des femmes dont le bébé ne voulait pas téter, des femmes aux mamelons inadéquats. Nous ne considérerons pas ici les premières générations de femmes à qui on a assuré (bien que ce fût un mensonge) que les formules lactées étaient supérieures à leur lait et qu’elles feraient bien de les préférer pour leur confort et la santé de leur enfant. Nous évoquerons ici leurs filles, celles qui se sont trouvées dépourvues de modèles de comportement d’allaitement et qui, de ce fait, n’ont pas su allaiter leurs petits. Car, en effet, allaiter, ça s’apprend et l’allaitement est un art d’imitation qui nécessite une transmission par fréquentation de modèles. Cela est du reste vrai pour d’autres femelles mammifères, comme ces guenons, élevées en captivité, qui ne parviennent pas à allaiter leur progéniture. Cependant, pour beaucoup, naturel est synonyme d’automatique et l’allaitement n’est pas compris comme une compétence nécessitant un apprentissage. Dès lors, la réussite de l’allaitement semble relever d’une sorte de hasard, de prédestination, d’élection et est hors de contrôle de la mère. Ainsi, les femmes vont « essayer » d’allaiter ; pour certaines, ça n’aura pas « marché » parce qu’elles ne seraient pas « faites pour ça » 2. Or, d’après Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau, “ce manque de modèles explique un certain nombre de problèmes responsables de non allaitements ou d’arrêts précoces : mauvaise position du bébé au sein, tenu comme pour lui donner un biberon (position responsable de la majorité des douleurs de mamelons) ; limitation du nombre et de la durée des tétées afin de les faire coller au nombre de biberons et au temps qu’un bébé met à les vider; peur d’allaiter en public (si on le voyait faire souvent, on trouverait ça normal et on n’aurait pas peur de le faire) […]3”. La plupart des mythes qui circulent sur l’allaitement sont culturellement construits sur la faible fréquence de ce comportement dans nos sociétés et la mauvaise conduite des allaitements qu’ils induisent a le défaut fâcheux de les confirmer en apparence. Une culture qui ne véhicule pas de représentations positives de l’allaitement est un terrain accidenté pour les jeunes mères, qu’elles soient motivées par la naturalité de ce comportement ou qu’elles aient été convaincues par la recherche scientifique qui plaide abondamment en faveur de la supériorité du lait humain. Comment expliquer qu’en dépit de toutes les recommandations des autorités sanitaires, de la « bonne volonté » des mères qui « veulent le meilleur pour leurs enfants », les femmes aient toutes les peines du monde à allaiter ? Elles sont presque 67 %4 en France à mettre leur nouveau-né au sein dès sa naissance. Mais ce pourcentage baisse progressivement et à 6 mois, un quart des bébés seulement sont allaités5. Le problème majeur est que nous vivons dans une culture de non-allaitement6. Les professionnels de santé peuvent bien discourir sur les bienfaits de l’allaitement, ils n’ont souvent rien à montrer aux mères, les abandonnant à leur manque d’expérience.

Dénaturation et acculturation

En plus de manquer de modèles à imiter, d’être découragées par toutes sortes de discours et d’images dévalorisant le sein nourricier (lui opposant le sein érotique) ou donnant une apparence avantageuse à l’alimentation artificielle (qui serait plus simple, moins fatigante, socialement plus convenable), les femmes sont très peu soutenues voire très mal conseillées lors de la période délicate de la mise en route. Dans ces conditions fort défavorables, allaiter peut s’avérer pour certaines femmes plus compliqué, plus contraignant, moins évident voire contre-nature. Celles qui s’accrochent et qui n’ont pas eu la chance d’être d’emblée guidées par des personnes compétentes (qu’elles soient professionnelles de santé dûment formées ou « simples » mères ayant allaité leurs enfants), à moins qu’elles n’aient fait leur apprentissage dans les livres (et il en existe de plus en plus), vont parfois passer par bien des détours peu naturels pour parvenir à un allaitement satisfaisant, c’est-à-dire simple et évident. Bouts de sein, seringues, cuillers, DAL7, soft-cup, tire-lait, voire don de lait industriel. Pour certaines dyades mère-bébé, l’allaitement est synonyme de plastique, de tuyau et de machine. Et même quand tout s’est bien passé les premiers mois, beaucoup de mères qui reprennent leur travail ont recours au tire-lait. On peut être très frustrée de devoir recourir à ces artifices car ce n’est pas la façon la plus naturelle et la plus agréable de nourrir son enfant. Cependant, ces détours par la technique sont parfois nécessaires pour réparer, rééduquer et sont, en général, de courte durée ; nous en verrons quelques exemples, illustrés de témoignages, dans les prochains numéros. Et si une culture de non-allaitement nous éloigne de la norme biologique, c’est par une culture d’allaitement que nous pourrons revenir au naturel.


1 – Voir Allaiter aujourd’hui n° 54, La Leche League France.
2 – Voir le chapitre “Allaiter, c’est naturel” dans Les dix plus gros mensonges sur l’allaitement de Claude Suzanne Didierjean-Jouveau, Éditions Dangles (2006).
3 – Ibid.
4 – http://www.drees.sante.gouv.fr/IMG/pdf/ seriesource_method41.pdf
5 – http://www.drees.sante.gouv.fr/IMG/pdf/ seriesource_method42.pdf et http://www.drees.sante.gouv.fr/IMG/pdf/ seriesource_method43.pdf
6 – Voir Le problème avec l’allaitement, James Akré, Éditions du Hêtre (2009).
7 – Dispositif d’aide à la lactation : biberon équipé d’un tuyau qui se glisse dans la bouche de bébé afin qu’il prenne le complément de lait, quand il s’avère nécessaire, en tétant le sein de sa mère.

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