© Coralie Jouvet

Allaiter, porter, cododoter, masser, caresser, regarder, bercer, jouer, chanter avec son bébé, etc. sont des comportements naturels que des millions de mamans ont pratiqués depuis l’aube de l’humanité sans chercher à les intellectualiser.
De nos jours, ces attitudes bienveillantes portent un nom particulier, à croire qu’elles sont elles-mêmes particulières : le maternage proximal. Nous allons nous intéresser aux compétences plus aisées qu’ont les mamans allaitantes à adopter ces pratiques, et donc à avoir une attitude bienveillante à l’égard de leur bébé ou bambin.

Dans nos sociétés occidentales, l’émancipation des femmes s’est associée à l’éloignement de leur bébé. En France, par exemple, les mères sont attendues à leur travail seulement dix semaines après la naissance de leur enfant. À peine le temps de se regarder et d’apprendre à se connaître que le couple maman-bébé est séparé.
Le matériel de puériculture ne cesse de se développer, et tout est mis en avant pour détourner l’attention du bébé du regard de sa maman et donc pour favoriser un maternage bien plus distal que proximal. C’est ainsi que les transats deviennent des berceurs automatiques, que le moindre jouet chante et que les miroirs envahissent toutes sortes d’arches de jeux, de la poussette à la chaise haute ! Dans ce contexte, le bébé se retrouve mis à l’écart, posé seul, privé de relations et de communication avec son entourage.

Éduquer avec bienveillance nécessite d’être ensemble, d’entretenir un lien continu avec l’enfant, pour répondre à ses besoins de manière adaptée. Or l’allaitement implique que la maman interrompe ses activités, s’assoie et interagisse avec son bébé de manière intime. Cela est surtout vrai chez nous, où la tétée est un moment bien particulier. Cela l’est sans doute moins dans les endroits où l’enfant, continuellement en contact avec sa mère, a un accès permanent au sein, que ce soit le jour ou la nuit. Mais dans ces cas-là également, l’enfant bénéficie énormément de cette proximité. L’essentiel est bien que la mère soit là pour le bébé, une présence active pour lui.

À la naissance, le bébé a besoin de retrouver le contact physique avec sa maman, ce doux mélange de sensations qu’il a connu pendant neuf mois. Sur un plan physiologique, le corps maternel lui permet de maintenir une bonne fréquence de son rythme cardiaque, une bonne température corporelle, et de diminuer significativement les hormones du stress liées à sa découverte de la vie terrestre. L’allaitement au sein réunit tous les atouts pour une proximité physique qui répondent à ses besoins.

Nathalie Charpak, Zita de Calune et Annick Hamel expliquent dans leur ouvrage que la mise en place de la « méthode kangourou » pour les prématurés (peau à peau et allaitement) diminue le nombre de mamans qui abandonnent leur bébé1. L’allaitement favorise bien l’attachement de la mère à son enfant et de façon durable.

Proximité

Dans notre culture, malgré le gimmik usé « mieux vaut un biberon donné avec amour qu’un sein donné à contrecœur », les bébés allaités ont beaucoup plus de chances de bénéficier de la proximité avec leur mère que ceux nourris au biberon. Le sein ne peut être donné à distance, contrairement au biberon qui peut l’être à la distance des bras et par une personne peu familière au bébé. Lors des tétées, la stimulation cutanée que le bébé reçoit au contact du corps de sa mère, de sa chaleur et surtout les stimulations péri-orales sont importantes.

Le contact peau à peau aide par ailleurs à la communication entre la maman et le bébé, comme le souligne Ashley Montagu2 : «  Les premières perceptions s’organisent autour de la tétée, sources multiples de sensations cutanées et tactiles. […] À partir de la connaissance du corps de sa mère, le bébé peut émettre des signaux susceptibles de provoquer les réponses qu’il souhaite. »

La nuit aussi

Cette interaction entre la mère et son bébé se retrouve également lors des tétées de nuit. La proximité physique permet à la mère de partager les mêmes rythmes de sommeil que son bébé. Leurs horloges internes sont mieux synchronisées, la maman est présente pour répondre au plus vite aux besoins de son enfant. Beaucoup de mamans allaitantes ont testé et approuvé les bienfaits et la commodité du sommeil partagé dans le lit parental ou dans un petit lit accolé au leur.
En répondant aux besoins tant affectifs que nutritionnels, la nuit, l’allaitement favorise cette prise en compte bienveillante de l’enfant en continu. William Sears, dans Être parents la nuit aussi3, montre la qualité des relations qui se tissent lors des tétées nocturnes : le bébé est en confiance tout près de sa maman, le risque de MSN (mort subite du nourrisson) est nettement diminué, la maman dort rassurée à côté de son enfant, et le papa peut veiller en toute quiétude sur cette jolie scène de tendresse et de bienveillance.

Un bain d’hormones

Pendant l’allaitement, les femmes sont comme « inondées » d’hormones qu’on a pu appeler les « hormones de l’amour ». Les chercheurs se sont longtemps intéressés à la prolactine, dont ils ont pu montrer que « partout où des mères ou des allomères sont motivées pour protéger ou nourrir des petits, on détecte la présence de forts taux de prolactine4 ». Et depuis quelques années déjà, l’étude de l’ocytocine occupe des chercheurs à plein temps. Tous leurs travaux montrent que cette hormone – en plus de son rôle primordial dans la vie sexuelle et reproductive (orgasme, contractions de l’accouchement, réflexe d’éjection du lait) – est associée à la capacité d’entretenir des relations interpersonnelles de qualité ; c’est un médiateur des expériences émotionnelles dans les relations proches.

La recherche scientifique et l’expérience des mères montrent que l’allaitement facilite l’attitude bienveillante de la maman envers son bébé et qu’il est plus facile de bien s’occuper de son bébé quand on allaite. C’est aussi ce que dit La Leche League depuis soixante ans. À la limite, on pourrait dire que les femmes qui n’allaitent pas ont plus de mérite à avoir une attitude bienveillante et maternante, puisqu’elles doivent le faire sans bénéficier de l’aide apportée par l’allaitement ! Winnicott écrivait dans L’Enfant et le monde extérieur5 : « Il n’y a pas de doute qu’une mère qui, pour une raison ou une autre, ne peut allaiter est capable de mener à bien la plus grande partie de cet établissement précoce d’une relation humaine en apportant, au moyen du biberon, une satisfaction instinctuelle au moment de l’excitation des tétées. Dans l’ensemble, néanmoins, il apparaît que les mères qui sont capables de nourrir au sein trouvent dans l’allaitement une expérience beaucoup plus riche pour elles-mêmes, et cela peut contribuer à l’établissement précoce d’une relation telle qu’elle peut exister entre deux êtres humains ».
D’après les résultats d’une étude menée par le Dr L. Strathearn (Texas, USA) en 20026, le risque de maltraitance des enfants par leur mère est d’autant plus faible que l’allaitement a été long. D’après l’étude, la durée de l’allaitement était aussi corrélée à la gravité des sévices : plus l’enfant avait été allaité longtemps, moins les sévices éventuels étaient importants.
Une autre étude, faite sur 999 enfants néo-zélandais7, montrait que l’allaitement long semblait favoriser des rapports parents-enfants de meilleure qualité.

Voici le témoignage d’une maman qui montre que l’allaitement peut faire la différence et favoriser, voire installer, l’éducation bienveillante : « Je suis issue d’une famille où la tendresse maternelle se manifestait uniquement au travers de nombreuses paires de claques et de la maltraitance psychologique. Autant dire que rien ne me prédestinait à devenir une bonne mère qui sache manifester de l’amour et de la tendresse à ses enfants. Et pourtant, au travers de l’allaitement, c’est ce que je suis devenue. En effet, lorsque je suis devenue mère, j’ai été très étonnée et soulagée de me rendre compte que sans effort, j’aimais avoir le corps de mon bébé tout près du mien, et que j’étais très malheureuse lorsqu’à certains moments, une fessée ou une tape sur la main m’échappait. C’est au fil des mois et de mes allaitements que j’ai compris que les hormones secrétées au cours de la lactation m’avaient aidée à devenir la mère que je souhaitais être. Je peux dire aujourd’hui que, d’une certaine façon, au vu de mon passé et de mon tempérament, l’allaitement est ce qui a sauvé ma vie de mère et m’a permis de construire avec mes enfants une relation saine, forte, privilégiée et respectueuse de leur intégrité physique et mentale ».

Un bébé gratifiant

L’allaitement facilite aussi la bienveillance éducative parce qu’en règle générale, il est plus agréable de s’occuper d’un bébé allaité. Les mères qui allaitent évoquent souvent la bonne odeur de leur bébé, le plaisir qu’elles ont à le renifler.
Par ailleurs, le bébé allaité exclusivement et à la demande est beaucoup moins souvent malade. Il est aussi plus gratifiant de s’occuper d’un bébé allaité car il pleure moins, soit qu’il ait moins de raisons de pleurer (moins de maladies, moins de douleurs, moins de stress dus à la séparation), soit que ses éventuels malaises sont facilement calmés par la succion du sein et donc la bienveillance de sa maman qui écoute et répond à ses besoins. En fait, un bébé ne fait pas « que manger » au sein, comme on l’entend souvent ; un bébé tète pour tout un tas de raisons que la maman sait reconnaître avec le temps, si elle prend le temps ! À chaque fois que la maman répond aux besoins de son bébé par la mise au sein, ce sont des pleurs en moins pour le bébé et du stress en moins pour les parents. Comme le dit Sarah Blaffer Hrdy8 : « Depuis au moins cinquante millions d’années, les petits primates se sentent en sécurité en tétant, dans la mesure où un bébé qui tète est un bébé dont la mère est à proximité. Un goût d’eau sucré dans la bouche suscite un calme plus grand encore parce que, pour un mammifère, ce goût sucré est associé au lait maternel ».

Pour peu qu’on dépasse la vision qu’on a encore trop souvent de l’allaitement (une vision limitée à la nutrition et calquée sur les biberons : limiter, espacer, contrôler les tétées et bannir le tétouillage), la tétée est donc un formidable outil de maternage et de bienveillance, à utiliser sans modération !


La Méthode kangourou. Comment les mères des enfants prématurés se substituent aux couveuses, Éditions ESF (1996).
La Peau et le Toucher, Un premier langage, Éditions Seuil (1979).
Éditions La Leche League International (première édition 1985).
Les Instincts maternels, Sarah Blaffer Hrdhy, Éditions Payot (2002).
Éditions Payot (1988).
6 Strathearn L, « Is Breastfeeding Protective Against Child Abuse and Neglect ? The Biology of Nurturance Explored », 14e Congrès international sur l’abus et la négligence des enfants, Denver, 10 juillet 2002.
7
 Fergusson D. M., Woodward L. J., « Breastfeeding and later psychosocial adjustment », Paediatr Perinat Epidemiol 1999 ; 13(2) : 144-57.
8 Op. cit. 

 

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