Si vous ouvrez un manuel d’éducation au hasard chez un libraire ou dans une bibliothèque, la probabilité est forte qu’il s’agisse d’un recueil de techniques pour obtenir des enfants obéissance et soumission.
Et c’est ainsi que l’on conçoit l’éducation la plupart du temps : comme un ensemble de procédés ayant pour but de contrôler les enfants. Tout cela sous couvert de favoriser un développement physique et psychique optimal ; en d’autres termes, la discipline, c’est pour leur bien ! La punition et la récompense sont les deux versants de la parentalité « conditionnelle » que prônent ces manuels. Dans son merveilleux
Unconditional parenting1 (« parentalité inconditionnelle »), Alfie Kohn nous explique pourquoi punitions
et récompenses sont nocives et plaide pour un accueil inconditionnel de l’enfant.

Élever un enfant est-il un test pour éprouver notre capacité à supporter le désordre et l’imprévisible, s’interroge avec humour Alfie Kohn. Mais le désordre et l’imprévisible sont affaire de points de vue. Ce qui est désordonné ou insensé pour le parent est sans doute à sa juste place et solidement motivé pour l’enfant. Élever un enfant, est-ce alors lui imposer son sens de l’ordre, sa vision du monde, ses priorités ? Énoncée ainsi, personne ne répondrait par l’affirmative à cette question. Pourtant, face à ce qui se présente comme une résistance de la part de l’enfant (qui « résiste » par le fait même qu’il existe et qu’il a une volonté propre), la tentation est grande pour le parent, qui perd ses repères et cherche à rétablir l’ordre initial de son univers, de surmonter cette résistance.

Contrôle et obéissance

Ainsi, obtenir l’obéissance peut devenir l’objectif principal du parent. Il semblerait du reste que ce soit, avant tout, un objectif de société, et c’est parce que l’obéissance et la docilité sont socialement attendues de la part des enfants qu’elles sont individuellement recherchées par les parents. Mais peut-on vraiment assigner aux parents un tel rôle, celui de la transmission de la soumission et de l’obéissance dont bon nombre de sociétés de type autoritaire2 ont besoin pour fonctionner ? Leur demander de se lever, de se coucher, de prendre leur bain, de passer à table, de faire leurs devoirs, de monter dans la voiture, de dire bonjour, de partager leurs jouets… En somme, les faire agir conformément aux contraintes du quotidien et aux attentes sociales. Cela ne vous semble pas une tâche gratifiante ? Et vous avez raison ! Et ce d’autant plus qu’un tel but entre en conflit avec d’autres buts à long terme que tout parent aimant conçoit spontanément pour sa progéniture, à savoir son épanouissement et son bonheur. Vouloir en même temps que son enfant ne fasse pas de scandale au supermarché (et lui promettre punition s’il fait un pas de travers, ou récompense s’il demeure « sage » ou « gentil »3) n’est pas compatible avec vouloir qu’il soit autonome, responsable, confiant… Si vous souhaitez être un bon parent pour vos enfants et pas juste un parent qui veille à ce que les prérogatives des adultes soient bien respectées, il vous faudra sans doute renoncer à être efficaces, c’est-à-dire renoncer à une partie considérable de vos attentes. Car l’idée même d’efficacité implique celle de contrôle et le contrôle rend malheureux aussi bien celui qui voudrait contrôler (car, de fait, on contrôle si peu de choses) que celui qui est contrôlé (qui s’épuise dans la résistance puis dans la conformation4, et qui donc n’est jamais lui-même et ne peut développer ses propres valeurs). Si nous abandonnons l’idée de contrôle, il faut bien sûr « nous préparer à la possibilité qu[e nos enfants] fassent leurs propres choix et s’identifient à des valeurs qui ne sont pas forcément les nôtres ». Si peu de qualités sont assez essentielles pour justifier que l’on y sacrifie la personnalité et l’autonomie de ses enfants. Comme l’écrit Alfie Kohn, « Il peut être plus sage d’aider les enfants à trouver un équilibre entre des qualités opposées, de façon qu’en grandissant ils deviennent à la fois autonomes et attentifs aux autres, qu’ils aient confiance en eux mais qu’ils soient aussi capables de reconnaître leurs limitations ».

Aimer sans conditions

Réévaluer ses objectifs et son style de parentalité nécessite de réfléchir concrètement sur la portée de ses actes, de ses paroles, de sa façon d’aimer ses enfants. Car, en effet, on pourrait dire, avec Alfie Kohn, que l’amour parental existe sous différentes formes et que ces formes ne sont pas toutes équivalentes et pas toutes respectueuses des enfants. Tous les parents aiment, et disent aimer5, leurs enfants, mais peut-être pas de la façon dont ceux-ci ont besoin d’être aimés. Peut-être, pour vous, les contraindre à lire davantage plutôt que rester devant leur écran, faire un sport en club parce que c’est bon pour la santé, ranger leur chambre pour qu’ils acquièrent un sens de l’ordre, goûter les poivrons parce qu’il faut s’ouvrir à toutes les saveurs, c’est exprimer votre amour car vous vous souciez de leur bien-être et de leur avenir. Mais l’on aurait tort de supposer que cela suffit pour qu’eux, se sentent aimés. Ce qu’ils risquent de percevoir plutôt, c’est votre désapprobation de leur personne parce qu’eux, aiment jouer aux jeux vidéo, ne veulent pas faire de sport parce qu’ils rejettent la compétition, trouvent que leur chambre est très bien comme ça et ne veulent pas forcer dans leur bouche un aliment qui leur fait non. Nous n’en sommes pas toujours conscients mais souvent, nos démonstrations d’amour concernent des choses que nos enfants font. Cela est le parentage conditionnel. Et ainsi, les enfants en arrivent à penser que nous les aimons ou pas en fonction de leur comportement, que nous posons des conditions d’amour. Il ne suffit pas de leur dire que nous les aimons, cela est trop abstrait pour eux mais surtout, cela peut leur sembler incohérent avec notre comportement envers eux et, enfin, cela enracine en eux une définition pervertie de l’amour qu’ils transmettront à leurs propres enfants, perpétuant la violence éducative aux générations suivantes. Les enfants ont besoin d’être aimés pour ce qu’ils sont et ils ont besoin de savoir qu’ils sont aimés quoi qu’ils fassent. Car ce qu’ils font ne les détermine pas intégralement en tant que personne. Comme l’explique Alfie Kohn, le parentage conditionnel est issu du comportementalisme, modèle psychologique qui ne prend en compte que les comportements observables et selon lequel un individu pourrait être défini par l’ensemble de ses actes. Si nous distribuons nos manifestations d’amour tendre et notre sollicitude6 en fonction des actes de nos enfants, nous leur communiquons le sentiment que nous limitons leur personne à leur comportement. Saurez-vous vous rappeler une fois où, quand vous étiez enfant, on vous a disputé, selon vous, injustement ? Pourquoi était-ce injuste ? Parce que vos parents n’avaient pas toutes les données du problème ? Parce qu’ils ne connaissaient pas les raisons ou les sentiments qui vous ont poussé à agir ainsi ? Les actions ne peuvent pas toutes s’expliquer mécaniquement. Derrière les actes, il y a les émotions, les pensées, les besoins, les intentions… Nos enfants sont tout cela, ils sont des personnes complexes et ils s’expriment avec les moyens dont ils disposent. Ils ont donc besoin qu’on les prenne en compte dans toutes les dimensions de leur personne et que nous les rassurions sur le fait que nous les aimons en toutes circonstances, sans qu’ils aient à gagner notre bienveillance par de bonnes actions.


2005 pour l’édition originale. Traduit aux éditions L’Instant Présent en 2015.
Le mot « autoritaire » vous semble-t-il trop fort en cette occurrence ? Nous vous invitons à lire l’article « L’autorité » paru dans le n° 63 de Grandir Autrement.
« Sage » ou « gentil » appliqué à un enfant en vient à signifier « qui ne dérange pas les adultes ».
Les psychologues parlent dans certaines situations d’« obéissance compulsive ».
Et combien ajoutent « mais » ; « mais il m’épuise », « mais je ne supporte pas de le voir toujours enfermé dans sa chambre », « mais il pourrait tout de même faire attention à ses affaires »…
La nocivité aussi bien des punitions que des récompenses, ce qui peut sembler contre-intuitif à certains, a été montrée par de nombreuses recherches (cf. Alfie Kohn). Récompenser ou punir revient de manière égale à dire que la valeur d’un individu dépend de ses « performances ».

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