© Mariane Fayet-Monnier

Pour que nos enfants grandissent, apprennent et vivent en liberté : tel est le sous-titre du livre de Mariane Fayet-Monnier1. Enseignante ayant décidé un jour de se déscolariser suite à l’arrivée de ses deux garçons, aujourd’hui âgés de 7 et 9 ans, elle nous explique combien la vie libérée de l’école est enthousiasmante et nourrit toute la vie familiale.

  • Grandir Autrement : Je vous ai demandé de me proposer une photo qui évoque à vos yeux le renouveau dans la pensée éducative. Pourquoi avoir choisi celle-ci en particulier pour aborder ce thème ?
    Mariane Fayet : À la maison, le contact avec le monde est permanent. En fait, nous partons du désir de nos deux garçons, de leur désir de se mettre en relation avec ce monde qui les entoure. Ce n’est pas moi qui leur impose des connaissances. Ce sont eux qui me sollicitent pour aller plus loin dans leurs découvertes. Le plus jeune, par exemple, aime beaucoup les animaux. Au lieu de faire des S.V.T., nous rentrons directement en contact avec le monde des animaux. Nous avons un petit jardin et il a une attirance particulière pour les oiseaux. Nous sommes donc devenus refuge L.P.O. (Ligue pour la Protection des Oiseaux)2. Au début, il s’agissait d’un nourrissage simple en hiver. Il nous manquait un certain nombre de connaissances pour ne pas faire d’erreur concernant les saisons. Les oiseaux ont besoin de nourrissage, mais ils ont aussi besoin de rester autonomes.
  • C’est une réflexion très intéressante qui fait penser à la façon dont vous accompagnez vos enfants.
    Nous accompagnons les oiseaux mais nous respectons aussi cette marge de liberté qui fait d’eux des animaux sauvages et pas seulement dépendants de nous. Nous recevons des magazines de la L.P.O. Nous participons aux comptages saisonniers. Le comptage en mai permet de connaître la fréquentation des oiseaux de nos jardins. Le comptage contribue aussi à surveiller les migrations.
  • Qui dans votre famille s’implique concrètement dans ce projet ?
    Au quotidien, nous recevons les graines de la L.P.O. Les garçons sont chargés de remplir les mangeoires et de nettoyer les nichoirs au début du printemps. Notre plus jeune garçon a une fenêtre qui donne sur les arbres du jardin. Guides de la L.P.O. en main, il identifie les différents types d’oiseaux. Dernièrement, ils ont souhaité illustrer cette expérience en réalisant eux-mêmes un carnet de photos des oiseaux du jardin.
  • Ont-ils l’occasion de partager cette connaissance concrète acquise sur le terrain avec d’autres personnes que vous, leurs parents ?
    Spontanément, les garçons parlent de leurs centres d’intérêt aux adultes. Un de nos couples d’amis a un jardin à la campagne. Les garçons leur demandent souvent s’ils y rencontrent tel ou tel type d’oiseau. Dans les groupes d’instruction en famille que nous rencontrons tous les mardis, les enfants échangent sur leurs passions, qui sont très variées. Ce qui a été intéressant aussi, c’est de demander aux enfants qu’on parraine en Birmanie, au Sénégal et au Vietnam s’ils avaient ce rapport avec les oiseaux : s’ils pouvaient les nourrir, s’ils leur procuraient un habitat.
  • Comment communiquez-vous avec ces enfants que vous parrainez ?
    Nous faisons partie de deux systèmes différents. Avec Plan International pour le Vietnam et la Birmanie, nous communiquons par mail et nos textes sont traduits. Nous leur envoyons aussi des photos et des dessins. Avec Vision du monde au Sénégal, c’est par écrit.
  • Ces parrainages sont-ils liés, dès le départ, à un désir d’enrichissement des apprentissages de vos enfants ?
    Oui. Le contact avec ces enfants permet d’établir des passerelles vers leur culture, mais la motivation première, c’est le contact humain. Nous écrivons pratiquement tous les deux mois.
  • Tout à coup, on a quitté votre jardin et on a migré vers tout autre chose. C’est comme cela que se construisent les apprentissages autonomes ?
    Oui, les apprentissages sont aussi variés que ce que le monde extérieur nous permet de rencontrer. Donc ils ne se limitent pas à une connaissance exigée par l’adulte qui suivrait un programme imposé par les autorités.
  • Donc il y a une certaine liberté qui change tout dans la façon d’aborder et de vivre de l’intérieur les apprentissages de façon organique sur la base de motivations intrinsèques, dont Alfie Kohn parle beaucoup ?
    Oui, nous obéissons seulement aux sollicitations de nos enfants, nous les accompagnons dans leurs recherches. Et nous les entourons d’un environnement culturel qui leur permet d’accéder à ces connaissances, avec des livres, avec des sites Internet, avec des personnes ressource, avec des documentaires à la télé…
  • Donc c’est très riche et hautement improvisé. C’est une dimension que les autorités ont quelquefois du mal à comprendre et a fortiori à cautionner ?
    C’est un sujet assez vaste. En fait, c’est hautement improvisé du fait que cette quête de savoir est libre, mais en même temps, elle exige du parent une grande disponibilité et une grande écoute à l’égard de nos enfants, dans la mesure où nous cherchons à donner du sens à ce que nos enfants vont découvrir. Nous essayons de donner une cohérence à tout ça. Leur curiosité est foisonnante mais parfois désordonnée. Donc à nous non pas de donner un cadre à cette joie de la découverte, mais de l’harmoniser pour leur permettre de faire une lecture du monde qui ait du sens. Souvent, ce lien apparaît de façon synthétique sous forme de panneaux dans la maison. Chez nous, tout finit toujours par un panneau !
  • Qui fait quoi dans ce panneau ? C’est une invitation ?
    Ça revêt différentes formes : des fresques dessinées, des expositions, des créations artistiques comme ces totems construits pour aborder l’art aborigène… Nous avons eu recours au mind mapping au moment d’aborder l’apartheid afin d’évoquer les formes que la violence peut revêtir.
  • Envisagez-vous de poursuivre l’unschooling tant qu’ils le souhaiteront ?
    Ah oui, tout à fait. Nous n’avons pas du tout envie de retourner à un autre système. Tout le monde est gagnant. Les enfants nous ont ouvert plein de fenêtres sur le monde extérieur. J’enseignais le français et j’ai l’impression que depuis que je fais le unschooling, j’ai des partenaires de découverte. Je suis novice dans plein de domaines et je découvre plein de choses en même temps qu’eux. Ce choix n’est pas un artifice pour s’acquitter d’une instruction : une motivation sincère anime toute la famille !
  • C’est une vraie dynamique qui va au-delà de ça ?
    Oui, c’est une dynamique qui nous entraîne vers des domaines que nous ignorions jusque-là. Il me semble important de noter que nous avons un statut égalitaire entre apprenants. Le renouveau, c’est penser l’éducation non plus entre les quatre murs  d’une institution scolaire, mais en contact permanent avec le monde et les êtres humains qui le composent.
  • Est-ce un risque d’oser cela ?
    Je ne crois pas que ce soit un risque si on privilégie la formation humaniste de ses enfants.
  • Vous ne vous adressez pas uniquement à leur intelligence mais aussi à leur cœur.
    C’est cela que je veux mettre en avant. Leur intelligence affective passe à mes yeux avant le bagage intellectuel que je pourrais leur transmettre et qu’ils sauront toujours trouver dans les livres. La rencontre et l’envie de connaître l’autre conduisent à l’acquisition du savoir.
  • Cela donne une autre vision de la socialisation. Merci Mariane Fayet-Monnier.
    Oui, cet enthousiasme, cette curiosité tournés vers l’extérieur me semblent participer du renouveau qu’on peut espérer dans le monde de l’éducation. Arno Stern parle de semeurs d’enthousiasme. J’adore cette expression !

Retrouvez le podcast
de l’interview de Mariane Fayet-Monnier par Ingrid van den Peereboom
au micro de RCF dans le cadre de l’émission
Vers une parentalité bienveillante : https://rcf.fr/vie-quotidienne/famille/contre-courant


1 À contre-courant, Pour que nos enfants grandissent, apprennent et vivent en liberté, Mariane Fayet-Monnier, Éditions l’Instant Présent (2019).
2 https://www.lpo.fr

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